Transport et capitalisme mis en question

Vous appelez ça une liaison ?
par Christine Maynard
Jamais le pouvoir n'a été autant lié à la circulation accélérée des marchandises, élément essentiel au capitalisme et à sa domination. En effet, dans les grands chantiers d'infrastructures de transport, on retrouve les perspectives complètement liées aux deux principes du système : l'obtention de profits et le maintien d'une société hiérarchisée et autoritaire qui rendent possibles la reproduction et l'accumulation du capital.
Les transports sont essentiels aux nouveaux modes de production, qui recourent à la sous-traitance, à la fabrication éclatée géographiquement, au flux tendu qui élimine les stockages jugés non rentables. Pour cela même, les transports sont un maillon faible du système qui redoute particulièrement les grèves dans ce secteur. Ce n'est pas un hasard si la Commission européenne a mis en place des réglementations pour juguler préventivement un conflit de grande importance dans les transports.
La classe dominante, occupée dans les années 80 à la reconversion industrielle, s'est lancée depuis les années 90 dans la construction de grandes infrastructures de transport (autoroutes, TGV, ports, aéroports…) qui sont des instruments fondamentaux de sa domination.
Pendant ces années d'intégration au marché du capitalisme mondial, toutes les élites nationales et régionales ont concouru pour occuper les meilleures positions et se sont battues pour relier "leur" pays, "leur" région avec les mégapoles du Centre et du Nord de l'Europe au moyen de grandes infrastructures. Le résultat en est un "aménagement" brutal du territoire et des infrastructures aberrantes, présentés comme un "pari pour le futur" et "un énorme saut vers le progrès", alors que des espaces sont détruits et des populations désintégrées.
Il y a dix ans, une enquête menée par la Commission européenne signalait que "l'Europe paraît avoir dépassé la limite au delà de laquelle l'accroissement du trafic s'avère contre-productif". Pourtant, face à ce constat, loin de prendre des mesures pour réduire les besoins en transport, les pouvoirs économiques et leurs représentants politiques n'ont fait qu'attiser le feu. On assiste à un accroissement démentiel et insupportable du trafic à tous les ni-0veaux, en particulier routier, comme conséquence de l'instauration du Marché unique et de l'impact produit par la libéralisation de tous les marchés mondiaux. Il est prévu un doublement du trafic dans tout l'espace européen et un accroissement du transport de marchandises de 300% par rapport à 1990, pour la seule Europe du Sud.
La construction de grandes infrastructures ouvre la voie à l'expansion du marché mondial et soumet les populations aux impératifs de l'économie capitaliste globalisée, à une division internationale du travail totalement irrationnelle, provoquant la destruction de la petite activité productive traditionnelle et des économies locales ou régionales.
L'augmentation des kilomètres que les marchandises sont amenées à parcourir est particulièrement évidente dans le cas des produits alimentaires. La Politique Agricole Commune encourage la production à grande échelle et dans le même temps augmente la distance de transport des aliments consommés en fin de parcours. 70% du trafic actuel est en réalité superflu.
Les faux arguments du progrès et du développement
L'argument social selon lequel les infrastructures de transport permettent de créer des emplois est un mensonge. Certes, la construction de ces grands chantiers crée un peu de travail temporairement, mais le fonctionnement de ces infrastructures génère une plus grande destruction et précarisation de l'emploi, en facilitant l'expansion de la production et de la distribution à grande échelle, et sa concentration dans les mains des multinationales qui dominent les marchés mondiaux. Ce qui a des effets dévastateurs sur les conditions de travail dans les pays du Nord et étend la surexploitation dans les pays du Sud et de l'Est.
De plus, il est évident qu'un secteur de transport surdimensionné, avec des coûts de construction et d'exploitation disproportionnés, absorbe des ressources économiques que d'autres secteurs d'activité, y compris ceux qui répondent à de réels besoins sociaux, réclament impérieusement. Les ressources publiques sont gaspillées dans la création d'infrastructures gigantesques et extrêmement coûteuses -un gâteau que certains se partagent, grâce à diverses commissions et adjudications plus ou moins frauduleuses - et, en parallèle, on assiste à une réduction des dépenses à caractère social.
Pour mieux les imposer aux populations, les promoteurs des infrastructures de transport les font rimer avec modernisation, croissance, richesse, progrès. Or, ces concepts cachent des hiérarchies économiques, sociales, culturelles et sexuelles qui engendrent l'inégalité, la discrimination et la subordination. Le "développement" signifie en fait une redistribution des richesses toujours plus inégalitaire et un niveau de chômage, de précarisation et d'exclusion sociale sans précédent ; tout cela accompagné d'une destruction écologique qui n'a fait que s'aggraver au rythme de la croissance économique.
L'autre argument, c'est que tout le monde circule, que la mobilité est universelle et que les bénéfices et préjudices des infrastructures de transport doivent être les mêmes pour tous les habitants d'un pays ; là encore, c'est un mensonge. Plus l'accent est mis sur l'économie de temps, plus le système de transport est orienté pour servir les besoins des secteurs et des centres les plus riches et les plus puissants. "L'utilité marginale d'une augmentation de la vitesse, accessible à une minorité, a pour prix l'inutilité croissante de la vitesse pour la majorité", écrit Ivan Illich dans Energie et équité .
En définitive, ce n'est donc pas "l'intérêt général" qui préside à la mise en place de ces infrastructures de transport, mais l'intérêt particulier de puissants groupes économiques et politiques. L'accroissement démesuré du transport routier, les autoroutes, voies rapides, les TGV… supposent un pas de plus, et très important, dans la consolidation de ce modèle économique et social, le capitalisme étendu à toute la planète, terriblement productiviste, gaspilleur, générateur d'inégalités et destructeur de la nature.
La circulation incessante n'est pas la liberté
Les effets destructeurs de ces infrastructures, évidents localement dans les espaces où ils sont imposés aux populations, sont le reflet d'un mal plus profond, relatif à l'organisation des relations économiques et sociales.
La lutte contre les grandes infrastructures de transport est indissolublement liée à la lutte pour la transformation radicale du modèle économique et social, auquel elles sont nécessaires et dont elles sont la conséquence. De fait, nous sommes convaincus que nous ne pouvons pas continuer à poser quelques rustines ici et là qui ne résolvent pas les vrais problèmes. Il nous faut nous affronter à la grande vitesse et au rouleau-compresseur de l'économie capitaliste et imaginer des voies en rupture avec la dynamique économico-sociale compétitive et productiviste, sur la base d'alternatives liées à des espaces de proximité: une économie endogène et d'autosuffisance productive, qui permette de réduire les recours au transport et qui favorise les réseaux courts, satisfasse les besoins humains en accord avec la nature, et soit le fondement d'une authentique autonomie aussi bien des personnes que des peuples.