L'immigration en France et en Grande Bretagne
par Philippe Marlière
La Grande Bretagne et la France ont deux approches philosophiques distinctes, malgré les points communs de l'histoire de leur immigration :
-La France et la Grande Bretagne, deux ex-empires coloniaux, ont connu une forte immigration au XXe siècle. Cette immigration est à relier à la situation post-coloniale.
-A partir des années 70, les pouvoirs publics britanniques et français se sont penchés sur le contenu des politiques d'immigration : quelle philosophie doit inspirer ces politiques ? quels moyens se donner ? quel type d'intégration mettre en place ? La France a fait le choix de la fermeture des frontières et du regroupement familial dans les années 70.
Cependant, les deux pays ont des philosophies et des pratiques différentes en matière d'immigration :
-"Philosophie libérale et approche pragmatique à l'anglaise" :
L'intégration des immigrés doit se faire dans le respect de leur origine culturel-le, ethnique et religieuse. Cependant, la Grande-Bretagne ne pratique pas pour autant officiellement la "discrimination positive" pour favoriser l'intégration des minorités ethniques, comme c'est le cas en Amérique du Nord (Etats-Unis, Canada).
Le "multi-culturalisme" britannique - érigé en philosophie - influence la prise de décision en matière d'intégration. Il produit des pratiques et une manière de concevoir la coexistence entre les diverses catégories ethniques au sein de la population.
Principe de l’égalité des chances
Ainsi, les pouvoirs publics et tout employeur vont se référer à la notion d'"Equal opportunity". Celle-ci n'est pas synonyme de "discrimination positive" au sens strict du terme. Il s'agit simplement de poser le principe de l'égalité des chances dans la recherche d'un travail ou d'un logement social, quelle que soit l'origine ethnique ou le sexe de la personne. Sans quotas pré-établis, l'employeur a pour devoir, à compétence égale, de recruter des candidat(e)s issu(e)s des minorités ethniques. Un équilibre harmonieux doit être trouvé sans pour autant procéder à une politique officielle d'"aménagement des différences".
L'"Equal opportunity" se met en place à travers une approche pragmatique et passe par la reconnaissance de certains droits aux minorités ethniques (qui d'ail-leurs peuvent être en dérogation avec le droit commun) : par exemple, les sikhs sont exemptés du port du casque en moto pour pouvoir maintenir leur turban ; le port du foulard à l'école publique ne pose aucun problème de conscience aux autorités scolaires car il s'agit ici de respecter la liberté religieuse et culturelle de chaque enfant ou les choix de leurs parents.
Pas de laïcité en Grande Bretagne
Notons que La Grande-Bretagne n'est pas un Etat laïque et qu'il n'y a pas de séparation de la religion et de l'Etat. La Reine d'Angleterre est à la fois le chef d'Etat et le chef spirituel (Eglise anglicane). En conséquence, le fait religieux (majoritairement chrétien) est présent de façon officielle dans les écoles publiques. Il n'est pas rare qu'un chef d'établissement public conclut son discours matinal aux élèves par une prière. De la même manière, tous les signes religieux sont acceptés dans les écoles publiques. D'autre part, les deux archevêques et les vingt-quatre évêques de l'Église anglicane siègent à la Chambre des Lords, et toutes les séances du Parlement commencent par une prière. Cela n'enlève rien au fait que la Grande-Bretagne et son gouvernement sont séculiers. On peut aussi noter qu'en dépit de l'absence de laïcité, la Grande-Bretagne n'est pas un pays plus "religieux" que la France. Les taux de pratique religieuse du protestantisme tendent à être inférieurs à ceux du catholicisme français.
"Philosophie assimilationniste à la française" :
Pour contrer la montée de l'extrême-droite, les politiques en matière d'immigration ont été durcies en France. Le modèle républicain laïque et jacobin met en pratique une politique que l'on peut qualifier d'"assimilationniste", qui, dans certains cas, est caractérisée par une certaine rigidité.
Le cas concret du port du voile :
-En Grande Bretagne, le respect des croyances religieuses dans le cadre scolaire - et leur expression - doit primer toute autre considération. Récemment, une étudiante qui avait décidé de porter la burka (voile recouvrant l'intégralité du corps) a été exclue de son école. L'affaire a été portée devant la justice par l'élève et son avocate (l'épouse de Tony Blair). La justice a considéré en appel que cette décision avait porté atteinte à la liberté religieuse de l'enfant et l'établissement public a dû réintégrer l'élève.
-En Grande-Bretagne, le voile n'est que très rarement perçu comme une imposition du milieu familial. La gauche mouvementiste participe actuellement à une alliance électorale hétéroclite qui inclut des associations musulmanes, dont certaines sont franchement réactionnaires (homophobes, anti-féministes). Ce positionnement politique va de pair avec l'acceptation de cette philosophie multi-culturelle diffuse. Il existe même des associations "pro-choix " dirigées par des femmes qui voient dans le port du voile une manifestation d'indépendance et de liberté (avec le voile, les femmes ne sont plus considérées comme des objets sexuels, etc.). En fait, seule l'aile droite du Parti conservateur et l'extrême-droite se révoltent contre ces pratiques, stigmatisant une culture "politiquement correcte devenue folle".
Tendance : ré-équilibrage du pluralisme vers l'assimilationisme
Aujourd'hui, les deux pays ont encore durci leurs politiques d'immigration au nom de la "lutte contre le terrorisme".
Depuis les attentats de juillet 2005, la Grande-Bretagne a commencé à questionner sa politique d'intégration. Les auteurs des attentats étaient des jeunes Britanniques issus des minorités ethniques. Des voix traditionnel-lement modérées se sont élevées pour critiquer un multi-culturalisme "hypocrite" qui, sous prétexte de respect des cultures et des croyances de chacun, produit une société dans laquelle les divers groupes ethniques s'ignorent et qui est de plus en plus fragmentée selon des critères raciaux. Dans les médias et dans la classe politique, un débat sur les fondements de la "communauté nationale" a été lancé. Des journalistes et des universitaires déplorent le désintérêt des pouvoirs publics pour le sort des minorités ethniques. Ils dénoncent les phénomènes de ségrégation spatiale, culturel-le et économique que connaissent ces communautés.
On voit poindre une volonté de ré-équilibrage en faveur de mesures plus "assimilationistes". Le gouvernement souhaiterait mettre en place une procédure de sélection des immigrants désirant venir s'établir en Grande-Bretagne. Seraient bienvenus les travailleurs qualifiés et ceux peu ou pas qualifiés seraient dissuadés, voire empêchés de s'établir au Royaume-Uni. Fait nouveau, le gouvernement insiste aussi sur le nécesssaire apprentissage de la langue anglaise pour tout candidat à l'immigration.
Attention au vocabulaire : le communautarisme est bien là où on ne l'attend pas !
Le communautarisme renvoie aux valeurs et normes qu'une communauté (locale ou nationale) se donne. Ainsi, la laïcité peut très bien être qualifiée de "communautarisme majoritaire"(*), car les valeurs laïques sont celles partagées par la grande majorité de la "communauté française". Enfin, il est intéressant de noter que le principe de la laïcité connaît, en pratique, des exceptions : le financement d'écoles privées catholiques par le public, en vertu de la loi Debré de 1959 par exemple.
Le multi-culturalisme, en France, existe, c'est un état de fait. Il s'agit ici de la cohabitation dans un territoire donné d'individus d'origine ethnique, culturelle et religieuse différente.
Par contre, dans le débat anglo-américain, le multi-culturalisme sert avant tout à désigner une idéologie plus ou moins structurée qui trouve des débouchés concrets sous la forme de politiques publiques. Ici, le multi-culturalisme entend défendre, voire promouvoir les intérêts des minorités ethniques. Il est évident que, sur le plan conceptuel, le multi-culturalisme britannique et l'assimilationisme français ont des philosophies de l'intégration très différentes.
(*) Lire article de P. Marlière “La laïcité française, un communautarisme majoritaire” dans : www.islamlaicite.org/article181.html