Léconomie : entre la recherche du bien être et l'accumulation sans limite de richesses marchandes

par Jean-Marie Harribey
Maître de Conférences en sciences économiques à l’université Montesquieu-Bordeaux IV, docteur habilité à diriger des recherches en sciences économiques et membre du conseil scientifique d’ATTAC, Harribey nous livre quelques définitions et réflexions utiles sur l’économie en général.
Enfin, la réduction du temps de travail, et son rôle primordial dans la transformation de la société, est analysée en deuxième partie grâce aux questions concernant les 35 heures.
Quelle définition précise et facilement compréhensible peut-on donner de l'économie ?
L'économie désigne deux choses. Le terme désigne d'une part l'activité de production et de répartition des biens et services à laquelle se livrent les humains dans un cadre social donné, et d'autre part l'analyse de cette activité, en quelque sorte l'objet et son étude.
Sur le premier aspect, Aristote avait distingué l'administration de la maison - la véritable économie à ses yeux qui repose sur une recherche d'équilibre et de juste mesure - et la chrématistique, c'est-à-dire l'art d'acquérir des richesses qui ne comporte pas de limite. Etait ainsi entrevu par le philosophe le hiatus possible entre la recherche du bien-être et l'accumulation de richesses marchandes.
Quant à l'étude de cette réalité, elle est soit envisagée par la théorie libérale comme la somme de décisions ration-nelles prises par des individus autonomes, isolés, hors de tout environnement social, soit par la théorie marxiste comme inséparable de rapports sociaux.
Pouvez-vous nous décrire et préciser l'importance de la place que l’ économie occupe dans nos sociétés ?
Avec l'approfondissement et la généralisation planétaire du capitalisme, l'objectif de rentabilité surdétermine toutes les autres décisions, au point de considérer le marché comme capable de satisfaire tous les besoins humains de la manière la plus efficace possible. Cette croyance est évidemment une fiction. Le marché ne connaît, ne reconnaît et ne peut satisfaire que des besoins solvables. Mais cette idéologie a acquis une telle force qu'elle sert à légitimer la marchandisation totale de la société (se rappeler l'Accord général du commerce des services à l'OMC et la Directive Bolkestein en Europe).
Qu'est-ce qu'un citoyen doit savoir sur l'économie pour mieux comprendre les politiques économiques d'un gouvernement ?
Que l'économie n'obéit pas à des lois naturelles, mais à des impératifs de société (satisfaire l'exigence de rentabilité du capital ou répondre à des besoins humains). L'économie est donc politique.
Qu'il n'y a pas de richesse produite qui ne provienne pas du travail et que, par conséquent, le capital est stérile. Ceci est très important pour cesser de justifier l'appropriation de la richesse sous forme de profits et pour comprendre entre autres que des fonds de pension ne créent rien et donc ne servent qu'à détourner la richesse vers les riches.
Quels moyens recommanderiez-vous aux lecteurs d'Alda pour qu'ils complètent leur formation sur l'économie ?
Ouvrir les yeux, les oreilles, dérouiller les réflexes critiques. Surtout, participer à la vie citoyenne, syndicale, politique, associative, etc. Et lire, puis lire, puis lire…
La réduction du temps de travail
L'évolution de la durée annuelle moyenne du travail en France de 1831 à 2002 montre qu'il y a une baisse régulière du temps de travail. On est passé de 3000 heures par an par travailleur à près de 1600 heures par an.
Pouvez-vous nous expliquer le pourquoi de cette baisse régulière de la durée annuelle du travail depuis le XIXè siècle ? Jusqu'où doit-elle et peut-elle continuer ?
La baisse de la durée du travail est le résultat de la conjugaison de deux phénomènes. Le premier est celui du développement économique consécutif à l'accroissement permanent de la productivité du travail dont une partie est utilisée pour améliorer le niveau de vie (la production et la consommation augmentent, même si toutes les catégories sociales n'en bénéficient pas également) et une autre pour réduire le temps de ce travail toujours plus efficace. Le second phénomène est celui des luttes sociales qui ont arraché justement cette affectation des gains de productivité (réduction de la journée de travail au XIXe siècle, de la semaine au XXe, puis congés payés, droit à la formation et à la retraite, etc.). Il n'y a pas de raison objective que ce mouvement s'arrête, hormis un rapport de forces défavorable face au capital.
Les 35 heures de travail avaient pour but de réduire le chômage et de mettre à disposition des travailleurs plus de temps libre. Pouvez-vous nous expliquer comment ce projet a été et/ou aurait dû être réalisé pour que ces résultats soient visibles pour tous ?
Le passage aux 35 heures a permis de créer environ 400 000 emplois, ce qui n'est pas à la hauteur des espoirs mais ce qui n'est pas rien. Si les créations n'ont pas été aussi nombreuses qu'on l'espérait, c'est parce que la seconde loi Aubry a supprimé l'obligation faite aux entreprises d'embaucher 6% de travail-leurs en plus pour bénéficier des aides de l'Etat, ce qui a permis au patronat de compenser les heures concédées en flexibilisant le travail ; aussi parce que le gouvernement Raffarin a suspendu l'application des 35 heures aux petites entreprises ; et parce qu'il a accru le contingent d'heures supplémentaires annuelles de 130 à 220. A travers ces régressions successives, on voit ce qu'il aurait fallu faire au contraire.
La majorité actuelle semble remettre en cause l'efficacité des 35 heures...Elle considère la législation du travail en France comme un frein à la création d'emplois et les 35 heures comme une atteinte à la liberté individuelle de "travailler plus pour gagner plus"...
Comment présenter la réduction du temps de travail comme un impératif pour transformer la société dans ce contexte actuel ?
L'enjeu de la RTT est au moins triple :
-Améliorer le rapport des forces du travail face au capital : toute RTT sans perte de salaire améliore le partage de la valeur ajoutée en faveur des salariés dès l'instant où il y a des embauches nouvelles.
-Diminuer le chômage si les entreprises n'obtiennent pas le droit de compenser les heures manquantes par un surcroît de productivité, lui-même souvent obtenu par une intensification du travail.
-Transformer la conception du bien-être pour qu'il cesse d'être exclusivement associé à une production et une consommation éternellement croissantes. Ici la préoccupation sociale rejoint la préoccupation écologiste.