La désobéissance civile

Publié le par Alda


Didier Lestrade, fondateur d’Act-Up Paris

La désobéissance civile
“C’est à la fois agir et communiquer en même temps.”


Le Samedi 14 juin à 10h00,
Didier Lestrade, fondateur d’Act-Up Paris, animera une conférence-débat,  au local de la Fondation à Bayonne.  "Act-Up, une histoire. Théorie et pratique de la désobéissance civile" Didier Lestrade, interviewé par Alda! nous présente ici quelques ingrédients et méthodes pour réussir  les mobilisations militantes.

Didier Lestrade...
“J'ai 50 ans, je suis séropositif depuis 20 ans, j'ai fondé Act Up-Paris en 1989 et le magazine Têtu en 1995.
J'ai écrit 4 livres dont le dernier parle de décroissance et du départ de Paris.
J'ai quitté Act Up en 2004 quand je suis entré en conflit avec le groupe sur les questions de prévention du sida chez les gays.”

Act-Up...
“Act Up est né de la nécessité de se battre contre le sida d'une manière plus politique en présentant un front plus radical face à la classe politique, le monde médical, l'industrie pharmaceutique et les médias. 
C'est la deuxième génération de l'activisme sida, après la première vague d'associations créées au début de l'épidémie. 
Il y a beaucoup d'idées identitaires et communautaires dans le travail d'Act Up, à travers aussi le besoin de parler en tant que malades et prendre un pouvoir qui était alors absent dans le monde médical.
Le but premier d'Act Up était de défendre les droits des séropositifs, mais surtout de bousculer la recherche pour qu'el-le aille plus vite. Le but d'Act Up était de trouver des traitements pour que les gens arrêtent de mourir.
Dans la communauté gay, c'est donc le premier mouvement qui a fait descendre les gens dans la rue pour, réellement, sauver leurs vies.
Ce n'est donc pas seulement un groupe sur l'égalité des droits. La mort est un élément central chez Act Up, dans le graphisme comme dans les motivations.”

Comment définissez-vous l'Action Non-Violente et la désobéissance civile pratiquées par Act Up ? 

“On a rien inventé du tout, on a juste repris les concepts américains issus du mouvement pour les droits civiques, les mouvements écolos des années 70 contre le nucléaire, les actions des pédés radicaux de la même époque, les idées de Ghandi et de Thoreau, sans avoir lu Ghandi et Thoreau. On a regardé comment Act Up-New York faisait les manifs et les “zaps” et on les a adaptés à la loi française. On est arrivé aussi à un moment où les séropos étaient très en colère contre l'Etat, il fallait un mouvement pour canaliser cette énergie, les gens étaient très furax.

Désobeissance civile
Pour moi, la désobéissance civile, c'est juste intervenir dans le domaine public quand on n'a pas d'autre moyen de faire avancer une revendication, pour la faire connaître de tous tout en contournant la loi. Il faut de l'organisation et un peu de méthode pour contrecarrer l'aspect illégal, c'est essentiel car autrement c'est n'importe quoi et ça peut devenir dangereux. L'idée de contrôle est très importante parce qu'il faut donner un objectif à l'action et pas trop s'en dévier malgré les éléments qui peuvent intervenir au dernier moment, même des trucs simples comme la pluie ou le froid. C'est parce que l'action est bien menée que la revendication est aussi prise au sérieux.”

Dans quelle mesure les actions de désobeissance civile sont efficaces et peuvent produire des résultats sur des "monstres" (une industrie pharmaceutique, des médias, un Etat, etc.)?

“Dans le cadre du sida, elles ont montré leur efficacité, de A à Z. On a obtenu des traitements efficaces à la fin des années 90 parce qu'on a passé 10 ans à mener ces actions avec un crescendo autour de 95-97 et on a pris pour cible tout ce qui était sur le chemin : les labos pharmaceutiques, les agences gouvernementales, les ministères, certains médias, tout ça en menant un travail de lobby plus précis avec des "experts" associatifs qui relayaient les demandes de la base. Après, les manifestations de rue plus traditionnelles ont aussi montré que des milliers de personnes pouvaient descendre dans la rue sur un sujet difficile comme le sida.
Donc la désobéissance civile a fonctionné dans le sida parce qu'il y a eu un consensus inter-associatif qui s'est formé sur les questions dures (les traitements) et c'est ce qui a plu aux médias. Ces derniers ont servi de caisse de résonance. Maintenant, on peut aussi voir les choses sous un autre angle : l'industrie pharmaceutique a été attaquée, mais on leur a servi d'aiguillon pour imposer des mises sur le marché très rapides de médicaments très chers. On peut donc dire qu'on leur a permis de gagner plus d'argent, plus vite. On le savait, l'idée c'était de sauver des vies.”

Quels sont les éléments à prendre en compte avant toute création de mouvement de désobéissance civile ?

“D'abord, il faut travailler sur la peur. Si les gens n'ont pas beaucoup d'expérience militante, il faut vraiment le prendre en considération.
Dès le début d'Act Up, on a fait des formations pour s'entendre sur le déroulé des actions, qui est responsable, comment développer la confiance au sein du groupe, bien comprendre que s'il y en a un qui déconne, ça fout tout en l'air. C'est un groupe. Il faut savoir où on va, faire des repérages, partager l'info sans que ça fuite, motiver les gens d'une manière assez drôle aussi, il faut dédramatiser. Il faut savoir quand se défouler au niveau de la colère ou de la motivation.
L'idée fondamentale, c'est de ne pas répondre à la violence, même si la désobéissance civile n'est jamais à 100% non violente. Arracher du maïs c'est violent, même si c'est du maïs. 
Il faut pouvoir tenir le coup si ça dure longtemps et savoir à l'avance que les gardes à vue, par essence, c'est long. Donc si quelqu'un peut pas tenir la garde à vue, pas la peine de lui proposer l'action, ou alors il peut avoir un poste éloigné, mais qui sert quand même. 
Il faut un ou plusieurs contacts avec la police, on a remarqué que ce qui les panique le plus, c'est de ne pas comprendre ce qu'on fait.
La désobéissance civile, c'est à la fois agir et communiquer en même temps.
Bref, il y avait tout une organisation un peu stricte à Act Up, où l'idée d'autorité n'était pas un problème. On s'engueule après, pas pendant. Notre chance, pas négligeable dans le cadre du sida, c'est qu'on savait que la police ne poussait pas à des procès ou des amendes. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas par exemple, mais pendant les 10 premières années d'Act Up, on a été relativement épargnés.”
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Publié dans Hitzaldi - Conférence

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