Le capitalisme doit s'étendre indéfiniment pour survivre
Critique de la loi des débouchés
Le capitalisme doit s'étendre indéfiniment pour survivre
par Pascal Mulet
Pourtant tout n'est pas si rose.
Marx reprend la critique émise par Thomas Malthus en 1820 : les capitalistes sont frugaux, les travailleurs ont à peine de quoi survivre et les propriétaires terriens sont déjà surconsommateurs. Qui va consommer le surplus de production ? Pour Malthus et Marx, Say mélange demande non solvable (j'ai besoin d'un vélo mais je ne peux pas me le payer) et demande solvable (ce que je peux réellement acheter). La production augmente plus vite que la demande solvable. L'offre ne créé pas sa propre demande.
“Marchandise” : validée socialement par l’acte d’achat
Pour Marx, Say ne décrit pas une économie capitaliste, mais une économie de troc, et il nie le caractère marchand de la production capitaliste en parlant de "produit". Marx parle de "marchandise" qui doit être validée socialement par l'acte d'achat. Celui-ci n'est pas évident. Le capitaliste doit alors faire face à l'incertitude (il produit avec l'espoir de vendre demain).
Monnaie : instrument d’échange et assurance face à l’incertitude de l’avenir
Marx modélise le mode de production capitaliste par le circuit : A - M - A' : Argent-Marchandise-Argent. Ce circuit est truffé d'embûches : délais, problèmes de production, mévente, changements de goûts des consommateurs... Les agents, qui ont peur du risque, vont se protéger en gardant de la monnaie (thésaurisation) qui n'est plus un simple instrument d'échange, mais une assurance face à l'incertitude de l'avenir. Une bonne partie de la monnaie va donc sortir du circuit, ce qui diminue d'autant la consommation. Cette prise en compte des facteurs psychologiques et du rôle de la monnaie sera la base de la théorie de Keynes dans les années 1930.
Les schémas de reproduction et l'équilibre inaccessible de l'offre et de la demande
Les schémas de reproduction de Marx sont une modélisation de l'économie dans laquelle il distingue deux secteurs de production de biens : le secteur de production des biens de production (les entreprises qui fabriquent les machines), et le secteur de production des biens de consommation. Chacun des secteurs met sur le marché sa production (l'offre) et reçoit une demande. Pour que l'économie soit à l'équilibre, il faut que offre et demande soient égales, ce qui n'est pas du tout évident en économie de marché dans laquelle les agents ne coordonnent pas leurs décisions. Dans ce cadre, être à l'équilibre relèverait d'un pur hasard. La norme serait plutôt un déséquilibre chronique.
Mode de production capitaliste
La principale critique de Marx envers les classiques est que ceux-ci prennent pour naturel ce qui ne l'est pas du tout. Le mode de production capitaliste est une construction sociale dont l'évolution n'a rien d'évident et dépend en grande partie des comportements humains (lutte des classes, incertitude, aversion envers le risque...). De ce fait, il peut à tout moment connaître des crises plus ou moins profondes (comme la crise de 1929 par exemple, qui s'est soldée par la montée du nazisme en Allemagne et la seconde Guerre Mondiale). Afin d'assurer toujours des débouchés et éviter la crise, le système capitaliste doit s'étendre indéfiniment pour survivre : colonisation hier, libéralisation du service publique et privatisation du vivant aujourd'hui...
Pour aller plus loin : "Introduction à l'économie de Marx" de Pierre Salama et Tran Hai Hac dans la collection Repères des éditions La découverte.