La réalité d'un mythe (1/2) - Voyage au pays de la liberté

par Pascal Mulet
"Libéralisons ! Libéralisons les services publics, et le jeu de la concurrence favorisera l'innovation et la baisse des prix !" chante le prophète du laissez-faire.
L'idée est de défaire le monopole que l'Etat détient sur certains services afin de créer des marchés ouverts à des acteurs privés qui devront obtenir les plus grosses parts de marché pour survivre.
Fini la grosse machine vieillissante, place à de jeunes Bill Gates géniaux qui entraîneront les consommateurs dans un tourbillon d'inventions et de progrès perpétuels. La société ne s'en portera que mieux.
"Quid de tout ça ?" demande le citoyen attentif.
Pour voir ce qu'il en est, regardons les marchés qui correspondent au modèle de la concurrence parfaite : les marchés financiers.
Marchés financiers
On appelle marchés financiers les lieux où les agents à besoin de financement et les agents à capacité de financement se rencontrent. Les Bourses sont les "lieux" les plus connus.
Un marché financier se décompose en deux "sous marchés".
Sur le marché primaire, les agents qui ont besoin d'argent émettent des titres : nous distinguerons ici les actions, qui sont des titres de propriété de l'entreprise qui donnent droit notamment à des dividendes(1), et les obligations, titres de créances (2)rémunérés par un taux d'intérêt.
Sur le marché secondaire, les opérateurs s'achètent et se vendent ces titres en fonction de leurs prévisions quant à l'avenir : si j'ai des actions Alda! et que je prévois que ses bénéfices (donc mes dividendes) diminueront, je peux vendre mes actions sur le marché secondaire (à quelqu'un qui fait la prévision inverse) pour en acheter des plus rentables. Leurs prix seront définis par le jeu de l'offre et de la demande : s’il y a plus de vendeurs que d'acheteurs sur le marché des actions Alda!, le prix baissera. Il faut bien comprendre que les entreprises ne gagnent rien directement sur le marché secondaire. Celui-ci ne sert qu'à assurer la liquidité des titres, c'est à dire la facilité et la rapidité à laquelle ils peuvent être transformés en monnaie. Un marché liquide favorise les augmentation de capital : j'achèterai plus facilement des actions Alda! si je sais que je peux m'en débarrasser facilement. Si je ne peux pas récupérer mon argent, j'y réfléchirai à deux fois avant de placer ainsi mon épargne. Par conséquent, le marché secondaire à une grande importance pour les entreprises : si Alda! veut augmenter son capital en émettant des actions mais que son cours est en baisse, personne n'en voudra.
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Ces marchés ont été totalement libéralisés et mondialisés au milieu des années 1980. Pour un néo-classique, cela veut dire qu'ils remplissent parfaitement leurs rôles : diriger les capitaux vers les projets les plus performants (donc les plus innovants) et faire baisser le prix de l'argen emprunté. En effet, si l'entreprise Tchang en Chine est plus performante que Alda!, je ne rencontre aucun obstacle institutionnel pour prendre des actions Tchang qui me rapporteront plus.
Et si un gouvernement veut pouvoir continuer à émettre des obligations pour financer son déficit, il n'a qu'à aligner ses taux d'intérêt sur les pays les plus rémunérateurs. La main invisible de Smith fait encore des miracles.
Voilà, le décor est planté.
Nous verrons la semaine prochaine que tout cela n'est pas si évident. En effet, par un jeu de surenchère spéculative, les marchés peuvent devenir fous, et surtout, ils ne sont pas si libres qu'on le dit : le pouvoir a tout simplement été transféré vers les institutions privées les plus puissantes…
(1)dividendes : bénéfices d'une entreprise distribués aux actionnaires.
(2) créances : prêts concédés à une entreprise ou à l'Etat
