Principes de la non-violence!

Publié le par Alda

 

 par Jean-Marie Muller (*)

Martin Luther King disait : "Ce qui m'effraie, ce n'est pas l'oppression des méchants ; c'est l'indifférence des bons."… Le philosophe Jean-Marie Muller fait part aux lecteurs d’Alda! d’une définition de la non-violence qui devrait être utile pour aider les "bons" à sortir de leur état d'”indifférence”.


Nos sociétés sont dominées par l'idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable. Les traditions culturelles dont nous sommes les héritiers ont donné une belle et grande place à la violence jusqu'à pratiquement ignorer le nom de non-violence. Et cette non-violence, lorsque nous en entendons parler, nous risquons de la percevoir à travers des malentendus, des confusions, des équivoques qui nous la présentent de manière négative, souvent caricaturale. Il est donc essentiel de distinguer ce que nous avons trop souvent l'habitude de confondre : le conflit, l'agressivité, la lutte, la force et la violence proprement dite pour enfin tenter de préciser la signification de la non-violence.

Le conflit

Au commencement est le conflit. C'est une banalité de dire que l'être humain est un être de relation, qu'il ne peut construire sa propre personnalité qu'en construisant une relation avec l'autre homme. Et il est vrai que la première rencontre avec l'autre homme est le plus souvent une relation de méfiance, d'hostilité, d'affrontement et d'opposition, donc de conflit. La rencontre de l'autre est très souvent un dérangement. L'autre est celui dont l'existence même fait peser une menace sur ma propre existence. Très souvent, j'ai peur de l'autre et il me faut accepter de reconnaître cette peur qui est en moi. Il ne s'agit pas de la refouler. Il s'agit de l'accueillir, de l'apprivoiser de telle manière que je puisse la dominer, et ne pas me laisser dominer par elle

L'agressivité

Pour vivre ce conflit qui me fait peur, je devrai exprimer ma propre agressivité.  Celle-ci est une force constitutive de ma propre personnalité. C'est une puissance de combativité qui va me permettre d'affronter l'autre dans le conflit pour faire reconnaître mes droits et reconnaître les droits de l'autre, c'est-à-dire à créer une relation de justice. Dans l'étymologie du mot agressivité, on retrouve le mot latin "ad-gradi" qui signifie "avancer vers". L'agressivité c'est cette force qui va me permettre d'avancer vers l'autre. Prenons l'exemple classique du maître et de l'esclave. Tant que l'esclave est soumis à son maître, il n'y a pas de conflit. C'est alors que l'on peut parler de paix sociale, d'ordre établi, plutôt de désordre établi, mais il n'y a pas de violence sur la place publique. Lorsque précisément l'esclave a le courage de se lever et d'avancer vers son maître pour revendiquer ses droits, c'est à partir de ce moment là qu'il crée le conflit.

La lutte

Il s'agit donc de réveiller mon agressivité pour vivre le conflit avec l'autre afin de faire reconnaître mes droits. Je dois donc entrer en lutte avec mon adversaire. Je ne pourrai pas éviter ce moment de lutte pour obtenir justice. Pour discréditer la violence, il est essentiel de réhabiliter le conflit, l'agressivité et la lutte. La lutte est un passage obligé pour établir la justice. C'est vrai que l'existence est une lutte pour la vie.  

La force

 Dans cette lutte, il s'agira précisément de pouvoir changer le rapport de force qui consacre l'injustice. Par l'action directe, il faut créer un nouveau rapport de force qui permette le rétablissement de la justice.
Certes, la non-violence va s'efforcer d'épuiser les possibilités du dialogue. L'être humain est essentiellement un être de parole. Il s'agit, tout au long de la lutte non-violente, de faire en sorte que la parole puisse s'exprimer. On pourrait d'ail-leurs donner une définition de la violence comme étant le contraire de la parole. La violence est une perversion de l'humanité de l'homme dans ce sens qu'elle arrache l'homme à l'espace où la parole est possible entre les hommes. Mais, le plus souvent, le dialogue n'est pas possible entre ceux qui subissent l'injustice et ceux qui en sont responsables. Le but du conflit va donc être de créer les conditions du dialogue. Et pour cela, il ne suffira pas de faire appel à la raison, il ne suffira pas de vouloir convaincre. Il faudra parfois contraindre, dans la lutte non-violente elle-même.

La violence

Conflit, agressivité, lutte, force. Jusqu'à présent, nous n'avons pas rencontré la violence. La violence n'est pas un règlement, mais un dérèglement du conflit. La violence va intervenir dans le conflit lorsque nous ne chercherons plus un accord négocié avec l'autre, un pacte qui permette d'établir une relation de justice, mais que nous voudrons éliminer l'autre, le faire taire, l'exclure. Toute violence est un processus d'exclusion qui, dans sa visée, est un processus de meurtre. Le plus souvent ce processus n'ira pas jusqu'à son terme, mais la logique de la violence, c'est de vouloir la mort de l'autre. Il est essentiel que nous donnions une définition de la violence qui ne nous permettra plus de dire qu'il y a de bonnes violences. C'est ici que nous devons opérer une rupture avec la culture de la violence qui veut nous faire croire que la violence est un droit de l'homme. A partir du moment où la violence est justifiée, il n'y a plus aucun frein au déclenchement et au développement de la violence qui devient engrenage, mécanisme aveugle. La culture de la violence, ce n'est pas tant la violence que la justification de la violence. L'idéologie de la violence va non pas désigner la violence, mais la déguiser. Elle va faire en sorte que la violence apparaisse comme une possibilité de faire le bien, de défendre la justice, de défendre la civilisation. L'humanité a vécu sur ces schémas là jusqu'à présent. C'est précisément avec ces schémas qui ont fait faillite qu'il importe de rompre.
Pour définir d'un mot la violence, disons simplement que toute violence est un viol, le viol de la dignité de l'humanité de l'homme. Il est important de souligner que c'est non seulement le viol de l'humanité de celui qui subit la violence, mais que c'est aussi le viol de celui qui exerce la violence. La philosophe Simone Weil, qui prenait pour symbole de la violence l'épée, disait : "Le froid de l'acier est aussi mortel à la poignée qu'à la pointe". La violence blesse donc d'abord l'humanité de celui qui l'utilise.

La stratégie de l'action non-violente

Pour agir dans l'histoire, pour être responsables face à l'événement, il nous faudra inventer, imaginer des méthodes et des stratégies. L'analyse de Gandhi par rapport à la situation coloniale de l'Inde était celle-ci : si quelques milliers d'Anglais peuvent imposer leur domination à quelques millions d'Indiens, ce n'est pas tant grâce à la capacité de violence des Européens que grâce à la capacité de résignation, de complicité, de collaboration des Indiens. A partir de cette analyse, il va lancer des actions de ruptures vis à vis de l'ordre colonial, des actions de désobéissance civile par rapport aux lois coloniales. Gandhi était avocat et il savait que dans toute société, il faut des lois. La fonction de la loi c'est précisément de garantir les droits de tous. La loi doit être respectée pour autant qu'elle soit juste. Mais à partir du moment où la loi est injuste, alors le devoir du citoyen est de lui désobéir pour ne pas se faire complice de l'injustice.

Un objectif clair, précis, limité, possible

Cette analyse devra être globale. Il ne s'agira pas de simplement s'attacher à une injustice particulière. Toutes les injustices sont généralement liées dans un système et c'est ce système qu'il faudra analyser. En même temps, il s'agira, à travers cette analyse globale, de choisir un objectif clair, précis, limité, possible. Choisir et rechercher cet objectif, ce sera en quelque sorte la manière dont nous pourrons avoir prise sur le système. C'est se condamner à l'échec que de choisir un objectif dont l'importance est disproportionnée par rapport aux forces que l'on peut raisonnablement prétendre mobiliser dans l'action. Il est essentiel que l'objectif permette la victoire. La campagne d'action ne doit pas se trouver réduite à une simple campagne.

Convaincre l'opinion publique

Le choix de l'objectif est donc tout à fait essentiel. Il s'agira alors de convaincre l'opinion publique du bien-fondé de l'objectif choisi et de la méthode adoptée. La stratégie de l'action non-violente se situe dans une triangularisation du conflit. Il n'y a pas deux acteurs, mais il y en a trois : il y a les résistants, il y a les décideurs et  il y a l'opinion publique (selon la nature du conflit, il peut s'agir  de l'opinion publique locale, de l'opinion publique nationale et/ou internationale). Dans cette triangularisation du conflit, il s'agira de convaincre l'opinion publique pour que celle-ci puisse contraindre les décideurs. Dans une action de résistance civile, les décideurs sont le plus souvent les pouvoirs publics. La pression qui risque d'être décisive dans une action de résistance civile, ce n'est pas la pression des réssitants sur les décideurs, mais c'est la pression de l'opinion publique sur les décideurs, dès lors que l'opinion publique aura été convaincue par les résistants de la justesse de leur action. Pour leur part, les décideurs tenteront également de mettre l'opinion publique de leur côté. Ceux qui gagneront "la bataille de l'opinion publique" auront toutes les chances de créer un rapport de force en leur faveur. Si les résistants ne parviennent pas à convaincre et à mobiliser une forte minorité des citoyens, leur action à toute chance d'être vouée à l'échec.

Le programme constructif

Une campagne de résistance civile, ne doit pas s'enfermer dans une position négative de refus et de contestation. En même temps que les résistants dénoncent l'injustice, ils doivent proposer une solution positive et constructive au conflit qu'ils ont eux-mêmes créé. Ils doivent donc établir un "programme constructif" qui permette de faire prévaloir l'État de droit.  Tout particulièrement, lorsqu'il s'agit d'une campagne de désobéissance civile, celle-ci doit viser non seulement à la suppression de la loi injuste, mais, le plus souvent, à la promulgation d'une nouvelle loi qui garantisse la justice. 
Détruire les murs et construire des ponts
La violence ne peut que détruire des ponts et construire des murs. La non-violence nous invite à déconstruire les murs et à construire des ponts. Malheureusement, il est plus difficile de construire des ponts que des murs. L'architecture des murs ne demande aucune imagination : il suffit de suivre la loi de la pesanteur. L'architecture des ponts exige infiniment plus d'intelligence : il faut vaincre la force de la pesanteur.
La fatalité de la violence est tout entière construite de mains d'hommes. Cela signifie que les hommes, de leurs mains, peuvent la déconstruire.

 

(*)Jean-Marie Muller, philosophe, écrivain et porte parole national du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN).

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Publié dans Orotarik

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