Les leçons d'une victoire
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Txetx Etcheverry
Oui, sans conteste, le mouvement d'occupation de Lur Berri a débouché sur une victoire.
Le collectif anti-OGM Pays Basque avait vu le jour à peine un mois avant, suite à un appel lancé au Forum Social local(1).
Qui, parmi les quelques personnes qui ont vraiement bataillé dans ce collectif, ont organisé la conférence de presse et édité les premiers tracts, puis préparé l'action d'Aicirits, aurait pu imaginer que quatre semaines plus tard, elles auraient médiatisé la cause des anti-OGM au niveau hexagonal, interpellé directement deux des trois "présidentiables", arraché de Lur Berri une suspension de la vente des semences OGM jusqu'au 7 mai, créé un collectif de 21 avocats prêts à mener la bataille juridique sur le terrain, sensibilisé pendant une semaine de suite la population d'Iparralde à l'enjeu de ces semences OGM, et mobilisé de nombreuses centaines de personnes, en démontrant là qu'il existe un vrai potentiel militant pour les batail-les à venir sur ce thème-là ?
Et pourtant, c'est exactement ce qui s'est passé, ce mouvement d'occupation de Lur Berri est venu à point nommé démontrer qu'il y a des luttes qui font bouger les choses, qui arrachent des résultats concrets et sera trés certainement un cas d'école à méditer pour tous ceux qui bataillent aujourd'hui sur d'autres terrains comme celui du logement, de la résistance aux grandes infrastructures de transports, de l'enseignement en basque...
La force non-violente
Il est en somme une illustration parfaite de la mise en application concrète des principes stratégiques qu'a brillament exposés le théoricien de la non-violence active Jean-Marie Muller dans le Alda d'il y a à peine deux semaines (Enbata n°1974 du 12 avril dernier). J'en conseille vivement la lecture et l'étude approfondie à tous ceux et celles qui désirent concilier non-violence et efficacité de la lutte, radicalité de la résistance et refus de glisser vers la "militarisation" du discours et de la pratique. Et ceux et celles qui avons vécu l'occupation de Lur Berri serons surpris(es) de voir à quel point on retrouve dans ce texte quasimment tous les élements qui ont été les points forts, les moments clefs de cette bataille(2).
Les raisons d'une victoire :
L'objectif était "clair, précis, limité et possible" : convaincre Lur Berri de rennoncer à la commercialisation des semences OGM. ("C'est se condamner à l'échec que de choisir un objectif dont l'importance est disproportionnée par rapport aux forces que l'on peut raisonnablement mobiliser dans l'action”). Le moment était particulièrement bien choisi : la campagne présidentielle bien sûr, qui donnait une caisse de résonance toute particulière à l'action. Mais également la proximité des semis, qui renforçait le sentiment d'acuité et d'urgence du problème.
Les décisions sont particulièrement adaptées aux nécessités du rapport de forces réel : les gens ne décident pas d'une occupation illimitée, mais de trois jours (jusqu'à la décision du CA le mardi matin) puis de deux jours (jusqu'au meeting de Bayrou)... A chaque jour suffit sa peine, et on se mobilise d'autant plus que l'action nous paraît être à la portée de nos forces. Entre les propositions d'occuper le rez-de-chaussée et celles qui consistait à occuper également l'étage et les bureaux, on privilégie celle qui rassemble le plus de monde, maintenant ainsi l'unité la plus grande du mouvement, qui servira particulièrement par la suite avec la médiatisation obtenue grâce à la venue de Voynet). Surtout, on gagne ainsi la fameuse bataille de l'opinion, que mène également de son côté la direction de Lur Berri. A aucun moment, le mouvement ne donnera prise à une possibilité de criminaliser son action : l'occupation est en tout temps pacifique, ne déteriore en rien les locaux de la coopérative et n'entrave pas le travail de ses salariés. Le dernier jour, c'est même du côté de la direction que vient l'erreur, celle qui aurait été lourde de conséquences dans cette bataille de l'opinion si la négociation n'avait pas abouti le même jour : le directeur tente un coup de force avec des vigiles et des chiens contre les occupants pacifiques dans une scène qui tourne au fiasco pour lui et est immortalisée par quatre photos. Une occupation massive pendant six jours de suite génère dans les deux camps fatigues, tensions et tentations de glisser dans l'affrontement plus dur : il est capital de maîtriser collectivement ses nerfs. Une des deux parties du conflit n'a pas réussi à le faire, et cela l'a immédiatement mis en position de faiblesse dans la négociation.
Positionnement et fonctionnement :
Du côté des occupants, le conflit est bien positionné dès le début : il s'ancre dans une logique non-violente. Je ne parle pas ici que du refus de détériorer les lieux, de se livrer à des comportements aggressifs face à la direction de Lur Berri. Plus en profondeur encore, il se manifeste par la recherche d'une issue qui n'humilie pas l'adversaire, qui ne le fasse pas apparaître comme le perdant. D'entrée de jeu, les occupant(e)s expliquent que ce qu'ils recherchent, c'est que Lur Berri montre l'exemple de la qualité, du refus des OGM qui ferait que la coopérative en sortirait grandie, renforcée. Chaque fois, les propositions sont formulées de telles façons qu'elles ne puissent pas être comprises comme des menaces, des chantages ou des ultimatums auxquels répondre positivement équivaudrait à perdre la face. On recherche la solution gagnant-gagnant.
Le processus collectif, de gestion assembléaire, organisée et démocratique du mouvement (des assemblées rassembleront quotidiennement entre 120 et 600 personnes, parfois pendant plus de 4 heures d'affilée) parvient à formuler les bonnes décisions au fur et à mesure de l'évolution du conflit. C'est ce qui fait que le mouvement ne faiblit pas quand la direction manifeste son refus total des revendications du collectif le mardi midi, et qu'au contraire il se renforce à partir de ce moment là. C'est ce qui fait que le mouvement arrive à formuler une proposition qui est finalement acceptée par la direction (le blocage de la vente jusqu'au 7 mai) permettant de terminer l'occupation sur un premier acquis concret et de se préparer à la suite de la bataille en étant fort de tout ce qui a été construit pendant cette semaine de lutte intense. L'occupation se termine en fixant la prochaine assemblée qui doit mettre en place la suite du mouvement et par deux réunions avec François Bayrou et Bruno Rebelle, conseiller environnement de Ségolène Royal qui leur fait préciser le contenu concret du moratoire anti-OGM auquel ils s'engagent à procéder s'ils sont élus le 6 mai.
Par manque de place, je ne peux également détailler les raisons spécifiques à la réussite de cette action là, qui sont pourtant toutes aussi importantes que la manière de la mener à bien : le sujet même des Ogm qui concentre des raisons très diverses de s'y opposer (santé, qualité et autonomie de l'agriculture, question de la souveraineté alimentaire, opposition au brevetage du vivant et à l'aliénation de l'humanité au profit des intérêts et des logiques des multinationales...), la force de mobilisation et l'expérience des réseaux ELB, Arrapitz, Laborantza Ganbara, le potentiel énorme (déja révélé par la création de Laborantza Ganbara et l'organisation de Lurrama) de l'union paysans basques-population urbainne, et le dévouement et la détermination des occupant(e)s rajoutés à la légitimité des paysans qui, en tant que coopérateurs de Lur Berri étaient en fin de compte chez eux dans ces locaux "occupés".
Ce n'est qu'un début :
La lutte continue aujourd'hui, pour imposer le moratoire immédiat au niveau de l'hexagone, pour attaquer les autres groupes que Lur Berri qui vendent d'ores et déja des semences OGM, pour préparer l'aprés 7 mai en Pays Basque et pour faire pression sur les quelques producteurs qui seraient tentés de se fournir des semences OGM ailleurs qu'à Lur Berri.
(Pour suivre les activités et les réunions du collectif anti-OGM du Pays Basque : contact @ eh.anti-ogm.org et le blog : eh.anti-ogm.org )
(1)qui se tenait cette année à Ainhice-Mongelos
(www.forumsocialpaysbasque.org )
(2)texte de J.-M. Muller est disponible sur le blog d'Alda : www.mrafundazioa-alda.org, ainsi que de nombreuses interview des occupant(e)s de Lur Berri
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