La réalité d'un mythe (2/2) - La finance devient-elle folle? (*)

Publié le par Alda

par Pascal Mulet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous avons vu la semaine dernière que les marchés financiers correspondent au modèle de concurrence parfaite, et sont, de ce fait, censés être efficients. Nous verrons maintenant que libéralisme ne veut pas dire efficience ni même liberté, tout d'abord parce que la conception libérale bute sur la "crise autoréférentielle" et parce qu'elle n'est qu'un transfert de pouvoir vers les acteurs les plus agressifs(1).


Sur l'efficience(2)
Si Alda! veut augmenter son capital, elle va émettre des actions(3). Si j'en achète, j'acquiers le droit à toucher une partie des bénéfices futurs. Mais grâce à la liquidité, je peux aussi spéculer : j'achète une action à 10€ en pensant que plus tard Alda! aura pris de la valeur et que son action vaudra 20€. Je la revendrai et ferai une plus-value de 10€. L'action Alda! peut augmenter parce qu'elle devient effectivement performante (valeur fondamentale) ou tout simplement parce que d'autres investisseurs font le même pari que moi et achètent Alda! (valeur spéculative). Très vite, l'opinion du marché deviendra plus importante que la valeur fondamentale et l'agent qui veut maximiser son profit va agir en fonction des conventions qui se forment. Par exemple, dans les années 1990-2000, la convention était "internet" : il fallait acheter des titres de la nouvelle technologie car ils étaient les plus porteurs. Et effectivement, plus les agents achetaient, plus les prix montaient (c'est la prophétie autoréalisatrice) pour atteindre des valeurs ahurissantes alors même que la plupart de ces entreprises ne réalisaient pas de profit. Jusqu'au jour où un doute émane d'on ne sait où... Alors les agents se mettent à vendre parce que "l'internet c'est risqué" et la machine s'emballe dans l'autre sens. La bulle internet a éclaté en 2001 et des sommes considérables sont parties en fumée.
Sur la liberté
De plus en plus, les particuliers font appel à des investisseurs institutionnels (alias les "zinzins" : fonds de pension...) pour placer collectivement leur épargne. Ceux-ci, par l'ampleur des fonds qu'ils gèrent, ont un pouvoir considérable sur les entreprises. Ainsi, ils leur ont imposé l'intérêt des actionnaires comme unique objectif. Désormais, l'entreprise est organisée en fonction des contraintes de la rentabilité boursière et gérée selon une logique de court terme (rentabilité de 15 %, par n'importe quel moyen : rachat d'actions par l'entreprise, licenciements, délocalisations...). L'entreprise n'est plus là pour produire, mais pour créer de la valeur boursière. Les anciens salariés de Danone licenciés alors que l'entreprise faisait des profits doivent apprécier cette nouvelle conception de la liberté.
Ces mêmes "zinzins", mais aussi les banques ont créé de nouveaux titres, les produits dérivés, qui sont des assurances contre le risque de moins-value, au prix d'un intérêt(4). Mais on spécule de plus en plus sur ces produits dérivés dont les plus grosses banques ont les moyens de fixer le taux d'intérêt. A tel point que ce taux est devenu la référence sur les marchés, à la place de ceux que les gouvernements fixent pour réguler l'économie. Ainsi, la liberté consiste dans ce cas à transférer le pouvoir des autorités élues démocratiquement vers des acteurs privés les plus puissants.
Si les marchés financiers ont leur logique propre, il est intéressant de s'en inspirer pour imaginer ce que libéralisation veut dire, et ce qu'elle peut impliquer dans le cas des services publics : une logique court termiste de profits à tout prix (pour ceux qui doutent, regardons le service ferroviaire anglais après libéralisation).
Mais surtout, il ne faut pas confondre libéralisation et liberté...

(*)Inspiré du titre du Monde “Dossier&Documents” de février 2007 : “La planète Finance est-elle devenue folle ?”
(1)Nous nous appuyons pour cela sur les travaux (passionnants!!) d'André Orléan "Le pouvoir de la finance " (Editions.Odile Jacob) et de François Morin, " Le nouveau mur de l'argent' (Editions du Seuil) dans lesquels tout ceci est chiffré.
(2)Si j'ai un moustique dans ma chambre, je peux le tuer avec un spray spécialisé. Mais je peux aussi  le liquider au lance flamme, quitte à brûler la maison avec. Dans les deux cas, je ne suis plus embêté par le moustique. Dans le premier, j'ai agi avec efficience, dans le deuxième, avec efficacité.
(3)Nous ne ferons références qu'aux actions, mais la logique est la même pour les obligations.
(4)On atteint là un degré d'abstraction important. Accrochez-vous : la liquidité des titres protège l'investisseur contre le risque de faire un mauvais placement ; les produits dérivés le protègent contre les risques liés à la liquidité
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