Les nouveaux combats des femmes du Kurdistan du Sud

par Karine Gantin(*) animatrice du site d'informations féministes topicsandroses.com
des femmes du Kurdistan du Sud
Karine Gantin assiste le réseau associatif altermondialiste Alternatives international dans un projet de coopération avec la société civile irakienne. En direct du du Kurdistan autonome irakien elle apporte pour Alda! un éclairage particulier sur les nouveaux combats des femmes de cette région du monde.
La situation des femmes en Kurdistan irakien reste un cas à part en Irak. Pivot économique régional entre le reste du pays et ses voisins syriens, turcs et iraniens notamment, le Kurdistan irakien, parfois appelé "Kurdistan du Sud" par les Kurdes, rêve moins aujourd'hui de paix globalement acquise, que de garantie d'autonomie renforcée et d'avenir plus prospère, sur fond de tensions vives récurrentes avec Bagdad portant notamment sur la revendication d'importants territoires limitrophes comme Mossoul ou Kirkouk (voir encadré).
Double image paradoxale
Des femmes du Kurdistan, il existe en fait une double image paradoxale. Une certaine liberté au sein d'une entité politique régionale autonome sécurisée, multiconfessionnelle et cherchant la paix avec ses voisins, à l'opposé du Sud de l'Irak où les fondamentalistes chiites drapent les femmes de noir, ou d'autres villes du pays où les femmes payent un lourd tribut aux violences interconfessionnelles. Le poids sur elles aussi d'une culture kurde lourdement patriarcale où les crimes d'honneur constituent encore un fait social important et ne se règlent guère en public dans les cours de justice, mais bien davantage dans les officines discrètes de médiation proposées par les partis dominants : assassinats de femmes commis par leur entourage parce que leur honneur a été soupçonné, et pour lesquels l'enjeu de médiation porte alors sur une éventuelle réparation financière.
Le travail féministe
A Erbil la capitale régionale, comme à Dohuk ou Souleimanye, capitales des deux autres governorats régionaux officiels, le travail féministe et pour les droits des femmes se nourrit ainsi de toutes les contradictions de la société kurde post-2003 : tabous lents à lever sur la légitimité d'une telle entreprise, mais haute professionnalisation parallèle des activités menées grâce à l'appui des ONGs internationales ; jeu complexe de proximités partisanes et d'allégeances au sein d'un système très clanique, mais difficulté aussi de devoir tout inventer et se forger une culture féministe globale quand l'enclavement géographique demeure difficile à contrer faute de liens internationaux suffisants. Au quotidien, les militantes kurdes irakiennes pour les droits des femmes doivent ainsi déplacer des montagnes, ces montagnes emblématiques du Kurdistan qui ont joué un rôle si fort hier dans la résistance au pouvoir central de Bagdad…
Suicides et tentatives de suicides
Fait inquiétant, les suicides et les tentatives de suicides y sont en recrudescence chez les jeunes filles. Besma Habib, directrice d'un Centre d'appui aux femmes (Women's empowerment center) à Souleimanye, raconte ainsi comment son organisation en a entrepris le recensement systématique. La raison ? Besma argue d'abord de l'impossibilité pour les jeunes femmes de pouvoir choisir leur voie universitaire dans un système d'attribution des places étudiantes très dirigiste. Puis, dans l'échange, un autre récit émerge, celui d'une société où les femmes sont coincées entre la tradition et la conscience montante qu'il existe "autre chose". Cri d'alarme, ces suicides signalent une société prise dans le changement.
Ateliers de sensibilisation, formation...
Les programmes locaux associatifs se multiplient, ateliers de sensibilisation sur les questions de santé ou de violence, renforcement des capacités professionnelles des femmes, formation des policiers à l'accueil des femmes victimes de violences domestiques, création de foyers pour ces dernières, campagnes médiatiques… Le travail énorme sur les droits des femmes par la société civile porte aujourd'hui ses fruits. Malgré la méfiance qu'il inspire, et le dénigrement fréquent de celles qui le portent, jusque dans les cercles familiaux élargis, le mot a percé ainsi dans le vocabulaire collectif. Il est devenu en outre un enjeu public, une victoire en soi, malgré les déceptions et les nuances.
Arrangement formel avec la tradition et progressisme
Un nouveau haut comité auprès du premier ministre du Kurdistan, dédié à la question de l'égalité, avec structures en cascade répercutées au niveau des ministères et des directions ministérielles, vient ainsi d'être mis en place. La nouvelle loi sur le Statut du Code personnel qui régit les relations familiales, promue au Kurdistan l'an dernier, au-delà de ses arrangements formels avec la tradition, est explicitement progressiste. Le poids des bailleurs de fonds internationaux, qui imposent des critères de genre exigeants, et représentent de fait un important acteur économique local, ajoute enfin une contrainte généralement utile.

Le Kurdistan (503 000 km2 et environ 35 millions d’habitants) s'étend
dans le sud-est de la Turquie, dans le nord-est de l'Irak, dans le nord-ouest de l'Iran
et sur deux petites régions au nord-est et au nord-ouest de la Syrie.
Le “Kurdistan du Sud” a 83 000 km2 et environ 5 millions de kurdes.
Elle dispose d'un poids politique fort au sein du pays grâce à l'al-liance entre les partis kurdes historiques, en dépit des guerres fratricides passées entre le clan Barzani et le clan Talabani.
Le président d'Irak est ainsi aujourd'hui le chef politique kurde Jalal Talabani, tandis que la région est dominée à son sommet par le clan Barzani, avec répartition savante des postes entre les deux partis respectifs des deux clans, l'Union patriotique du kurdistan (UPK, Talabani) et le Parti démocratique du kurdistan (PDK, de Barzani).
Ces deux principaux partis kurdes recoupent sans s'y résumer le clivage entre les deux groupes linguistiques kurdes sorani (PDK, autour d'Erbil) et kurmandji (UPK, autour de Souleymanye). La région se tient précautionneusement à part du reste de l'Irak, abîmée encore par le souvenir des horreurs commises par le régime de Saddam Hussein contre le peuple kurde.
Pour une synthèse fouillée et utile des développements politiques kurdes en Irak, lire en ligne "Le Kurdistan irakien" par Berevan Adlig, sur le site de la revue Hérodote (1er tri. 2007) www.herodote.org.
Egalement : Résistances irakiennes, Contre l'occupation, l'islamisme et le capitalisme, coordonné par Nicolas Dessaux, ed. L'Echappée, 2006, comporte de nombreux témoignages historiques et personnels, notamment de femmes, tirés de la mouvance communiste révolutionnaire au Kurdistan.
(*) Karine Gantin, ancienne journaliste, responsable du Centre Artemis pour les droits fondamentaux, est la rédactrice en chef du site d'information Topicsandroses.com. Celui-ci a bénéficié notamment d'une culture politique fortement marquée par le passage de l'auteure au Centre d'Etudes et d'Initiatives de Solidarité International (CEDETIM) à Paris, et à l'Assemblée Européenne des Citoyens (AEC-HCA, Helsinki Citizens' Assembly-France), qu'elle assiste actuellement dans un projet de coopération avec la société civile irakienne mené sous la bannière d'Alternatives International. Le CEDETIM a une longue tradition anti-impérialiste, de solidarité internationale et de travail à l'interconnexion des luttes sociales. L'AEC-HCA, issu de la Guer-re froide et du "tournant" 1989-1991, défend des initiatives de résolution pacifique des conflits à partir d'un militantisme citoyen, démocratique et social, en Europe et dans les régions voisines.
Femme, militante et chrétienne, dans Mossoul
Elle tient à raconter, mais refuse d’être citée. Elle est venue tôt le matin de la province de Mossoul, en guerre civile et qui continue d’être disputé par le Kurdistan irakien à l’Etat central de Bagdad. Accompagnée de son fils, elle a attendu une heure au barrage tenu par les peshmergas, les forces militaires kurdes, pour entrer enfin dans le territoire régional contrôlé par le KRG (Kurdistan Régional Government). Puis, elle a ôté son foulard de ses cheveux, elle le sort de son sac pour le montrer en témoignage, dans Erbil, la capitale du Kurdistan, où nous avons rendez-vous. Elle ne quitte jamais sa maison en-dehors des rendez-vous obligés, de peur chaque fois d’une agression, d’un attentat. Militante et chrétienne assyrienne d’Irak, elle anime pourtant dans la semi-clandestinité un groupe de femmes multiconfessionnel : des femmes qui se réunissent entre elles loin des hommes, pour organiser des ateliers de couture et de discussion sur les droits des femmes. Son fils exhibe au passage sur son téléphone mobile l’un de ces nombreux enregistrements vidéo qui circulent en Irak, montrant celui-ci un véhicule blindé américain dont le chauffeur tenaillé par l’arrogance et la peur joue littéralement aux auto-tamponneuses avec les voitures locales dans Mossoul. Tout à l’heure ils repartiront déjà vers Mossoul, avant la nuit.
La société civile, clé de demain
Comme dans le cas du Kurdistan, où de nouvelles générations tentent davantage qu’hier de protester contre une opacité certaine du système politique bipartisan régional, les réponses politiques dans tout l’Irak sont conditionnées aujourd’hui par les possibilités de renforcement et d’organisation de la société civile. De nombreuses militantes d’associations féministes irakiennes tentent avec courage à la fois un travail social et de sensibilisation sur le terrain et un lobbying en direction des pouvoirs, dans des conditions difficiles voire dangereuses. Eventuellement proches de courants politiques irakiens (surtout les plus anciennes), elles travaillent en réseau ponctuel ou permanent entre elles et avec les autres secteurs actifs de la société civile, en lien aussi à la scène internationale dont elles sollicitent l’appui logistique et financier malgré les difficultés de partenariat effectif… (1) Certes, au niveau institutionnel, le quota imposé de femmes au Parlement est passé récemment de 25 à 30%. Mais il semble encore largement un leurre dans un système politique ethnique et clanique tendu, fortement régulé en interne et marqué par la corruption, face aussi à la nouvelle Constitution nationale de 2005 qui donne une place politique inédite dans l’Irak contemporain à l’islam et aux responsables religieux. Du reste, le 8 mars, Journée internationale des femmes, s’est déroulé en Irak en l’absence de la ministre des Affaires féminines… Celle-ci avait publiquement jeté le torchon le 3 février dernier pour protester contre le désintérêt de l’Etat central face à la condition des femmes, et n’a pas été remplacée à ce jour.
A Rome, se tient les 28-31 mars 2009 une Conférence de solidarité et rencontre entre la société civile irakienne et la scène civile alternative, sociale et anti-impérialiste internationale, à l’invitation de diverses organisations altermondialistes sous pilotage de l’association italienne Un Ponte Per... « Iraq Civil Society Solidarity Initiative », contact : icssi.project@gmail.com
Femmes d’Irak : l’insécurité majeure au quotidien
Une insécurité dramatique, à la fois physique, psychologique et sociale, continue de dominer de manière très aiguë le quotidien et les perspectives d’avenir des femmes irakiennes, en dépit même du recul global (encore précaire) de la violence constatée depuis 2008. C’est là l’amer constat que dresse une étude parue le 8 mars (1). Elle a été réalisée dans la clandestinité parmi les provinces de Baghdad, Ninevah, Basra, Kirkuk et Najaf, par Al Amal, l’un des réseaux associatifs importants d’une société civile irakienne plus vivace que ne le laissent voir les médias internationaux d’abord focalisés sur les violences et les enjeux politiques nationaux. D’après cette étude, la majorité des femmes perçoivent l’insécurité comme leur souci premier et ont été victimes effectives de violences depuis 2003 (morts de proches, abus et attaques, violence domestique…). Les mères, souvent piliers économiques du foyer, partageant le même toit avec d’autres familles fréquemment, ne peuvent envoyer leurs enfants à l’école pour 40% d’entre elles. Le non accès à l’eau potable courante, très répandu, a fait réapparaître les maladies graves liées à l’insalubrité. Une majorité aussi a été «déplacée » à l’intérieur du pays une à plusieurs fois depuis 2003, fuyant devant les violences locales ou les menaces de mort adressées par les milices au nom d’une homogénéisation confessionnelle forcée des quartiers ou des villes. Le constat général que dressent les Irakiennes interrogées est celui d’une situation matérielle qui continue de se détériorer. Quant au problème socialement central des nombreuses veuves qui vivent en situation de misère extrême dans un pays en guerre perpétuelle depuis les années 80, il appelle aujourd’hui des mobilisations nouvelles (2).
Rapport Oxfam/Al Amal du 8 mars 2009 “In her own words: Iraqi women talk about their greatest concerns and challenges”. A lire sur www.oxfam.org
www.idfnetwork.com Réseau interassociatif portant une importante « campagne des veuves », de laquelle on peut lire utilement un résumé sur www.topicsandroses.com, pages en français, rubrique Irak.