La longue marche des nationalistes écossais

Publié le par Alda



Keith Dixon, Professeur d'Etudes Anglophones à l'Université de Lyon 2 et membre du collectif Raisons d'Agir (http://raisonsdagir.org)


Dans le cadre de la série d’articles
ou de réflexions qu’Alda! publie depuis fin juillet sur les Processus souverainistes civils, Keith Dixon, Professeur d’Etudes Anglophones et membre du collectif Raisons d’Agir nous présente la longue marche des nationalistes écossais.

De la marginalité à la majorité politique
Le chemin politique qui a permis au Scottish National Party (SNP) de passer de la marginalité politique au cœur même du champ politique écossais a été long. Depuis les élections législatives de juin 2007, le SNP détient une majorité relative des sièges au sein du parlement d'Edimbourg et a constitué un gouvernement minoritaire avec l'appui des quelques représentants des Verts écossais.

Politique sociale-démocrate du SNP Vs dérive néo-libérale des néo-travaillistes

Avec l'objectif à moyen terme d'organiser un référendum sur l'indépendance, il met en œuvre une politique d'inspiration sociale-démocrate - défense de l'Etat social, refus de la privatisation, opposition au nucléaire militaire, etc. - qui le distingue de son prédécesseur néo-travailliste, qui, lui, avait largement accepté la dérive néo-libérale impulsée par la direction londonienne du parti travailliste sous influence blairiste.

SNP pour une société multiethnique

En se prononçant clairement en faveur d'une société écossaise multiethnique et multiculturelle, le SNP montre par ailleurs qu'il a définitivement rompu avec la xénophobie, qui constituait pourtant un des traits caractéristiques de ce mouvement lors de sa fondation.
Lorsque l'on regarde en arrière, vers 1934 - date de la fusion du National Party of Scotland et du Scottish Party pour fonder le Scottish National Party - on ne peut qu'être frappé par l'opposition entre son positionnement actuel et celui de ses origines. A l'époque, on trouvait d'un côté un courant de gauche représenté par le poète iconoclaste, Hugh MacDiarmid, républicain, socialiste et avocat de la cause irlandaise, affichant bruyamment son anglophobie ; de l'autre, un courant conservateur, représenté entre autres par Andrew Dewar Gibb, universitaire aux idées fascisantes, grand défenseur de la mission civilisatrice de l'Empire britannique et violemment anti-Irlandais. C'est cette ambiguïté politique, et le positionnement d'une partie de ses pères fondateurs à l'extrême droite de l'échiquier politique qui a longtemps contribué à maintenir le SNP sur les marges de la politique écossaise.

La percée nationaliste

Cependant, lorsque l'on veut comprendre la montée du nationalisme en Ecosse, il faut surtout tenir compte de l'évolution de  la situation économique et sociale britannique. L'Ecosse a été fortement intégrée dans la construction de l'Empire britannique et elle en a largement profité. La bourgeoisie écossaise avait été bénéficiaire de la puissance impériale britannique, amassant des fortunes dans le commerce des esclaves, les plantations de canne à sucre ou encore dans le commerce du tabac. Pendant la révolution industrielle, toute la société écossaise avait été irriguée par ce partenariat avec  la plus grande puissance du XIXè et du début du XXè siècles.
Le développement économique britannique a permis ainsi à l'ensemble de la société écossaise, en l'espace d'un siècle et demi, de rattraper largement son retard économique par rapport à son voisin du Sud. Cette participation à l'essor économique britannique a eu des effets particuliers sur le sentiment d'identification nationale écossais.
L'historienne de l'identité britannique, Linda Colley, voit l'Empire, après le protestantisme, comme un des "liants" les plus importants de cette identité.
Ainsi, jusqu'au milieu du XXè siècle, les Ecossais affichaient une identité duale : porteurs de leurs spécificités nationales - qu'elles soient religieuses, culturelles ou politiques - les Ecossais dans leur grande majorité  s'identifiaient aussi à un ensemble britannique plus vaste et se voyaient comme partenaires à parts égales de l'aventure impériale britannique. Autrement dit, c'est parce que l'Ecosse a été protégée par la puissance économique britannique que le sentiment national est resté largement confiné à des expressions plus ou moins folkloriques, et qu'à la différence du nationalisme irlandais la revendication  séparatiste rencontrait peu d'échos au sein de la société écossaise. C'est avec le déclin de la puissance économique britannique au cours des années soixante et la fin de l'Empire que cette dualité identitaire a commencé à s'effriter et le nationalisme a pu trouver un espace vital.

Effacement de la Grande-Bretagne comme grande puissance

Ainsi la percée des nationalistes à partir de la fin des années soixante n'a rien de fortuit - elle est l'expression écossaise d'une crise d'identité plus générale déclenchée en Grande-Bretagne par son effacement comme grande puissance. En novembre 1967, la candidate nationaliste Winnie Ewing remporte une élection partielle dans le bastion travailliste d'Hamilton, dans l'Ouest industriel d'Ecosse ; sept ans plus tard son parti remporte un tiers des voix écossaises lors des élections législatives britanniques d'octobre. Le SNP s'ancre désormais durablement sur la scène politique écossaise et deviendra au fil du temps le principal adversaire politique d'un travaillisme longtemps dominant en Ecosse.

Le facteur néo-libéral

Si les années soixante-dix ont vu l'émergence du nationalisme comme force électorale, ce sont les années quatre-vingts et les gouvernements de Margaret Thatcher qui ont vu se diffuser dans l'ensemble de la population écossaise le sentiment de ne plus vraiment appartenir à l'ensemble britannique. Par sa politique néolibérale Thatcher a consommé le divorce entre une large partie de l'opinion écossaise et l'offre politique britannique.

Rupture avec les pratiques du passé

La revendication de l'autonomie politique écossaise a été pendant la période d'administration conservatrice (1979-1997) prise en charge par un nombre d'acteurs considérable, à tel point d'ailleurs qu'à la fin, seul le parti conservateur défendait le statu quo constitutionnel, alors que tous les autres partis politiques et une bonne partie de la société civile (églises, syndicats, groupes féministes, etc.) défendaient l'idée d'une rupture avec les pratiques du passé. Selon les interlocuteurs, cette rupture prenait la forme soit de l'autonomie à l'intérieur du Royaume Uni (prônée par la Convention Constitutionnelle Ecossaise, qui regroupait toutes les forces autonomistes avec l'exception du SNP) soit l'indépendance au sein de l'Union européenne revendiquée par le SNP. C'est cette revendication de l'autonomie "contrôlée" qui a été reprise par le gouvernement Blair, qui en 1997 a organisé un referendum sur l'autonomie qui a abouti à la création du Parlement écossais en 1998 et a déclenché un nouveau processus conduisant paradoxalement à l'hégémonie politique grandissante de nationalistes.

Participation des nationalistes au gouvernement de leurs pays respectifs

Car c'est bien le constat que l'on peut faire après dix ans d'autonomie. Loin d'avoir coupé l'herbe de sous les pieds des nationalistes, l'autonomie consentie par Londres a créé une nouvelle dynamique, à Edimbourg et à Belfast, comme à Cardiff, et loin de cantonner les populations d'Ecosse et du pays de Galles dans un statut d'autonomie surveillée, a renforcé les positions des nationalistes dans l'ensemble de la périphérie britannique. Aujourd'hui une des conséquences la moins prévisible des réformes blairistes (et la moins souhaitée par ses auteurs) est que les nationalistes du SNP, de Sinn Féin et du Plaid Cymru participent chacun au gouvernement de leur pays respectifs et sont mieux placés que jamais pour pousser en avant leur projet commun de démantèlement de l'Etat britannique.
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