L'histoire pour ne pas naître ou être amnésique
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En décembre, quatre conférences de la Fondation vous permettront
de mieux comprendre la formule : “pour savoir où on va, il faut savoir d’où on vient!”
Histoire de France, d'Espagne ou du Pays Basque ?
Histoire du Pays Basque racontée aux touristes, aux militants abertzale, ou à de jeunes élèves ?
Histoire du chercheur militant, du manuel d'Histoire de l'Education Nationale, ou de Wikipedia ?
Comment s'y retrouver ?
Comment prendre conscience de l'importance de l'histoire ?
Deux professeurs d’histoire, Philippe Mayté et Antton Curutcharry nous apportent leur réflexion et des éléments de réponse.
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Philippe Mayté
“Euskal Herriaren historiak, besteenak bezala, parte hartzen du duela 5 000 urte, homo-sapiens-ak zonbait hitz grabatzen hasi zenetik geroz 80 miliar pertsonek eraiki duten mosaika honen ulermen eta berrosaketan”.
"Il est de bon ton quand l'enseignant d'histoire débute son année avec une nouvelle classe d'interpeller les élèves par une question récurrente : "Selon vous, à quoi sert l'histoire ?". Il est toujours un pseudo-insolent qui répond "A rien !", une gentille demoiselle du premier rang : "A tirer des leçons du passé !" et un prof prudemment matérialiste "Au moins, ça sert à me faire gagner ma vie !".
Plus sérieusement, on peut trouver une utilité à l'histoire et surtout à son enseignement ; permettre à l'homme de ne pas naître (de ne pas être) amnésique et donc de pouvoir se projeter à partir de ce qu'il est, là où il est, avec qui il est. D'où l'importance, de connaître des clés de lecture de l'histoire dite universelle et de celle du ou des territoires où nos destins ont choisi de nous inscrire.
Aux yeux de l'humanité, l'histoire du Pays basque a autant de "valeur" que l'histoire de France ou que celle de la Papouasie-Nouvelle Guinée, en cela qu'elle participe à la reconstitution de cette mosaïque construite par 80 milliards de personnes depuis que l'homo-sapiens sapiens a commencé à graver quelques mots, il y a de cela 5000 ans.
A nos yeux, s'intéresser à l'histoire du Pays basque nous aide à mieux incarner (donner chair) cette histoire de l'humanité. Elle nous permet tout simplement de comprendre ce qui fait de nous une "communauté de destin", concept si cher à Manex Goyheneche, notre référence, dont nous essayons d'être les humbles vulgarisateurs.
L'histoire ne doit pas être instrumentalisée, pas plus qu'elle ne doit instrumentaliser à des fins idéologiques ou politiques.
L'historien doit rester humble face à ce passé qu'il essaie de décrypter. C'est ce que disait l'immense l'historien Marc Bloch : "Le satanique ennemi de la véritable histoire : la manie du jugement."
Elle est seulement un outil pour faire prendre conscience ce qu'a été et ce qu'est une communauté particulière comme la nôtre.
Appréhender l'histoire du Pays basque doit permettre à chacun de mieux réaliser que ce territoire où il est né, où il a grandi, où il vit, où il ne vit pas… a, comme tout territoire, été façonné par des femmes et des hommes aux projets tantôt convergents, tantôt divergents.
Appréhender l'histoire du Pays basque, c'est ne bannir aucun fait, même s'il peut ne pas correspondre à l'idée que l'on a ou que l'on voudrait avoir de l'objet étudié.
C'est aussi mettre en exergue, en toute déontologie, ce qui a fait de ce territoire, un espace si particulier, où vivent des humains, ni meilleurs, ni plus mauvais qu'ailleurs, mais très certainement différents.
L'historien est là pour, sans prétention, recenser, décrypter et partager le fruit de la recherche et permettre à chacun de mieux se situer dans le temps présent".
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Antton Curutcharry
“Zer erran nahi behar zaio eman “Euskal Herria”-ri historiaren ikuspuntutik?”.
“Historialariek dute Historia egiten. Tesi eta antitesien bidez ikerketa eta kontra ikerketen bidez.”
Histoire du Pays Basque, qu'est ce que cela veut dire ?
"Fallait-il écrire une histoire du Pays Basque ? Une histoire des Basques ? Une histoire de la nation basque ? Du peuple basque ? Dans le premier cas, il s'agit d'un territoire : mais un territoire défini en fonction de quel critère ?"
Les premiers mots de Manex Goyhene-tche, dans l'introduction de son Histoire Générale du Pays Basque ont de quoi déstabiliser.
Pays Basque ?
Quel sens donner à l'expression "Pays Basque", en terme historique ?
Faut-il étudier le territoire que l'on appelle aujourd'hui Pays Basque ?
Difficile, car par le passé, certaines terres ont été basques et ne le sont plus actuellement.
A l'inverse, d'autres sont dans le Pays Basque d'aujourd'hui alors qu'elles n'ont pas vraiment de passé basque (pensons au Boucau !).
Peuple basque ?
Faut-il peut-être se rattacher à un peuple ; mais quel peuple ?
Les Basques, en tant que tels, n'apparaissent que tard dans l'Histoire, un millénaire après la naissance du Christ.
Avant, il y avait des Vascons, des Tarbel-les, des Vardules, etc. et aucun d'eux n'a jamais occupé l'ensemble du Pays Basque actuel…
Langue basque ?
Faut-il donc choisir un fil conducteur particulier ; disons, la langue basque : faisons une histoire des populations parlant l'euskara.
Mais, lorsque la langue se perd, lorsque un territoire connaît plusieurs langues, que faire ?
Certaines régions actuelles ne parlent pas l'euskara, et, dans certains cas, ce n'est pas une nouveauté : le sud de la Navarre en a perdu l'usage depuis plus de 1000 années... faut-il l'intégrer à ce genre d'étude ?
Faire des choix
Face à de tels questionnements, les historiens vont au devant de problèmes insolubles.
Et si malgré tout, ils s'obstinent à vouloir écrire l'Histoire, il leur faut faire des choix. Or, de par sa nature, un choix écarte forcément d'autres possibilités.
Les choix des historiens sont donc critiquables et contestables.
Plus gênant encore : sur quels critères fonder son choix ?
L'arbitraire entre en jeu !
Découpages géographiques ou chronologiques, partis pris, idéologies… Comment s'y prend l'historien qui veut rester impartial, exhaustif et exact ?
Eh bien, il ne peut pas !
Thèses puis antithèses, travaux et contre-travaux
L'Histoire est une science humaine, donc inexacte. Elle n'est pas figée, elle change beaucoup, et vite !
Ce sont les historiens qui font l'Histoire, et c'est à coup de thèses puis d'antithèses, de travaux et de contre travaux qu'elle se construit. L'Histoire est le résultat de la somme de toutes les erreurs passées des historiens !!!
Tout le monde est aujourd'hui d'accord pour affirmer que l'expression "Histoire de France" ne veut rien dire.
Et pour cause ! Les Gaules ne sont pas la France, les royaumes francs non plus, ni la Francia Occidentalis…
Les frontières, les peuples, les langues changent, disparaissent, apparaissent, rien n'est figé.
A priori déterministe
Ainsi, faire l'histoire de la France n'a pas plus de sens que faire l'histoire du Pays Basque, de la Chine ou de l'Autriche.
C'est travailler avec un à priori déterministe, c'est-à-dire, raconter le passé du territoire actuel, tout en sachant qu'il n'existe pas dans le passé…
A travers une telle histoire, on essaie de montrer que tout ce qui s'est passé avant tend vers la constitution de ce que l'on connaît maintenant.
Comme si le "maintenant" était un accomplissement, une fin en soi que l'on a cherché à atteindre.
Or, les peuples du passé ne savent pas lire l'avenir : Saint Louis n'a pas voulu la République française !
Rester prudent
L'historien se doit donc de rester extrêmement prudent lorsqu'il aborde l'Histoire, surtout lorsqu'il souhaite faire l'histoire de… quelque chose.
Le royaume de Navarre n'échappe pas à la règle.
Son étude est tout de même simplifiée car il y a un temps ou ce royaume apparaît, un temps où il existe et un temps où il disparaît.
Il est donc plus aisé d'étudier cette construction humaine qui a eu un début et… une fin !