Entreprise mon amour !
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par Pascal Mulet
"Le travail, nous disait Nicolas Sarkozy lors de sa campagne présidentielle, est une condition de la liberté et de la dignité, il est le moteur de la promotion sociale". Nous avons été abreuvés d'images du candidat de l'UMP tapant dans le dos des salariés sur leur lieu de travail, vêtu d'une combinaison blanche ou coiffé d'un casque d'ouvrier. Mais, avec ses réformes il a aussi su parler aux patrons. La victoire du "Travailler plus pour gagner plus" est celle d'une certaine vision du travail et de l'entreprise.
Petit retour en arrière.
Dans l'Antiquité grecque, le travail n'était pas fait pour les citoyens, car celui qui travaille ne peut s'adonner à l'activité politique et à la réflexion, qui font les vrais hommes. Néanmoins, il fallait bien se nourrir et se vêtir. Pour cela, la production des biens et services était réalisée par les esclaves. Aristote justifiait l'esclavage par le fait que les hommes devaient pouvoir se consacrer pleinement aux activités "humaines", et par le fait que les esclaves n'étaient justement pas des hommes et qu'ils étaient naturellement faits pour le travail. Cette production des biens et services avait lieu au sein de la famille ("économie" vient du grec ekoi nomos : les règles de gestion de la maison).
Au Moyen Age, même si l'esclavage était remplacé par le servage, le travail était encore vu comme une souffrance nécessaire. L'Eglise la justifiait par le péché originel, cause de bien des malheurs sur Terre. D'ailleurs, le terme "travail" provient du latin tripalium, un instrument de torture à trois pieds. Les paysans serfs y passaient le moins de temps possible, c'est à dire juste de quoi vivre (et bien sûr payer les impôts).
“Le travail un but en soi”
Puis est arrivé le capitalisme et avec lui l'accumulation du capital. A partir du XIVème siècle, avec le développement du commerce mondial, d'immenses fortunes se créent. Les mentalités changent. Pour le sociologue Max Weber, l'essor du calvinisme modifie la relation au travail : "Le travail doit s'accomplir comme s'il était un but en soi, une vocation"(1) . Par conséquent, l'organisation sociale aussi change : en Angleterre, par exemple, les terres agricoles, jusque là à finalité vivrière, sont accaparées par la bourgeoisie montante qui y voit des opportunités de placement et de spéculation. Les paysans sont privés de leur outil de travail. N'ayant plus que leur force de travail à vendre, ils émigrent vers la ville et deviennent des ouvriers corvéables à merci par les capitalistes, des prolétaires.
Productions de biens et services hors du foyer
On généralise la division du travail, principe connu depuis bien longtemps, qui consiste à attribuer à chaque ouvrier une tâche bien précise dans le processus de fabrication. La spécialisation des gestes permet d'augmenter considérablement la productivité(2) . L'entreprise capitaliste telle que nous la connaissons aujourd'hui prend forme. La production des biens et services a lieu hors du foyer, au sein de cette structure économique et sociale organisée et hiérarchisée. Encore et toujours, les mentalités changent, et avec elles les faits sociaux. Les droits du salarié varient dans le temps et d'un pays à l'autre. Et si on demande aujourd'hui quel est le but d'une entreprise, beaucoup diront que c'est le profit. Celui du travail ? Ne pas être au chômage. Les grandes fortunes de certains hommes d'affaires ? Rien de plus naturel, ils ont travaillé pour(3) .
Utilité sociale ? Bien être ?
Pas forcément. Ce n'est qu'un point de vue. D'ailleurs, le développement du mouvement coopératif et de l'économie sociale et solidaire, ou encore la création d'instruments comme le BIP 40(4) , pour mesurer le développement humain remettent sur le tapis les questions de l'utilité sociale ou du bien être. Même s'il existe des consensus, comme sur les bienfaits de la division du travail (dans une certaine limite), et donc sur le groupement des travailleurs au sein de l'entreprise, il y a plusieurs visions de leur rôle dans la société. Vous trouverez, dans les semaines qui viennent dans Alda! quelques réflexions sur la relation de l'entreprise avec le travailleur et avec son environnement, à partir d'exemples très concrets comme celui de la coopérative ou du label RSE.
(1) Max Weber : "L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme " (1905)
(2) Ce principe à été utilisé à outrance. Voir (ou revoir) pour cela "Les temps modernes" de Chaplin.
(3) Bien sûr, les parachutes dorés "excessifs" font grincer des dents, mais le principe ne semble pas remis en cause.
(4) Le BIP 40 se différencie du PIB par le fait qu'il prenne en compte l'emploi et les conditions de travail, les revenus et la pauvreté, la santé, l'éducation, le logement, la justice.