Actes de résistance sociolinguistique

Publié le par Alda




Carmen Alén Garabato
/ Maître de Conférences Université Montpellier III

Les défis d’une production périodique militante
en langue d’Oc(*)




L'analyse de ce corpus de 135 publications périodiques nous montre tout d'abord une production écrite en occitan à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, surprenante et paradoxale, qui concerne un nombre relativement important de personnes et qui s'étale sur tout le domaine géographique de la langue d'oc et au-delà (Paris, Lyon).

Situation de minoration linguistique

Production d'autant plus étonnante si l'on tient compte du fait que, dans une situation de minoration linguistique, la langue dominée tend à être réduite exclusivement aux usages oraux, du domaine du privé : or ces publications appartiennent au domaine  de l'écrit public. L'état de la vitalité sociolinguistique de l'occitan, maintes fois considéré comme critique, peut être apprécié à travers ces périodiques qui se sont développés librement et discrètement à la périphérie du grand marché de la presse d'expression française. Et la vitalité que l'on observe est, pour le moins, inattendue.
Circonscrites souvent à des réseaux d'abonnés, ces publications survivent grâce aux efforts des militants qui les élaborent et qui les soutiennent (économiquement et aussi affectivement) dans une société où l'occitan est peu présent, voire absent. Écrire en occitan aujourd'hui est un acte militant, faire l'effort de maintenir pendant des années une publication dans laquelle l'occitan prend une place plus ou moins importante l'est encore plus.

Résister à l’homogénéisation linguistique et culturelle
Ces périodiques sont ainsi des actes de résistance (plus ou moins ambitieux, plus ou moins réussis) au processus d'homogénéisation linguistique et culturel-le en France, et ils sont aussi des preuves d'une loyauté linguistique (Wenreich 1953) qui se maintient et se renouvelle malgré tout de génération en génération. Ces actes de résistance et cette loyauté linguistique, qui ont sans doute contribué au maintien de la langue d'oc, ne parviennent pas jusqu'au grand public, à la société en général. On pourrait parler de centaines de micro-réseaux souterrains de résistance, qui ne sont connus que de ceux qui les fréquentent.
La situation sociolinguistique de l'occitan et la dynamique du conflit diglossique conditionnent par ailleurs aussi bien la forme que le contenu de ces publications. Il est vrai que dans certaines de ces publications on pourrait parler d'une "presse du comme si" (Lafont 1969-1970) : comme si la situation de la langue occitane était normale, c'est-à-dire comme si l'usage de la langue était normalisé (et donc comme si l'occitan était normativisé). C'est le cas des publications où l'occitan est la seule langue. Mais la plupart d'entre elles montrent justement le contraire : la dynamique du conflit diglossique, et avec elle la dynamique du conflit graphique, suivent leur cours. Le français et l'occitan se trouvent dans une situation de concur-rence déséquilibrée et, si certaines publications semblent résister à l'idéologie unilinguiste, d'autres ont fini par l'accepter et par limiter leur résistance à la lutte contre l'homogénéisation culturelle dans laquelle la langue n'est qu'un élément parmi d'autres.
A partir de l'observation du corpus et des déclarations des responsables des périodiques on pourrait considérer que cette presse remplit les fonctions suivantes :
1. Maintenir les liens avec une culture, une région, une ville/un village. C'est le rôle des bulletins d'associations, de cercles…
2. Informer des manifestations festives, militantes, des parutions de livres, qui autrement ne seraient pas connues car la distribution dans les librairies n'est pas toujours possible…
3. Faire connaître (dans un cercle nécessairement limité) les créations occitanes, fondamentalement littéraires. Certains auteurs y trouvent le seul support de diffusion de leurs textes.
4. Contribuer à la normativisation de la langue, et à la diffusion  de la norme en publiant des textes à teneur métalinguistique (normes de prononciation ou d'écriture, lexiques, études grammaticales.)
5. D'une façon plus minoritaire : montrer que l'on peut écrire sur n'importe quel sujet en occitan et donc contribuer (modestement) à la normalisation de  la langue.


(*) Voir l’article de David Grosclaude et “L’Occitanie c’est” dans le blog d’Alda! (www.mrafundazioa-alda.org)
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Publié dans Euskaraz bizi!

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