Etre bien informé, et savoir prendre les devants

Publié le par Alda

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A gauche : Gregor Murray , professeur à l'École de relations industrielles, Université de Montréal,  est chercheur et co-directeur du CRIMT (www.crimt.org) .  Le CRIMT maintient des liens de recherche  très étroits avec les chercheurs syndicaux de l'Institut de recherches économiques et sociales (IRES)  en France, qui est un institut de recherche représentatif des organisations des travailleurs. 
A droite : Christian Lévesque, professeur à HEC Montréal est chercheur et co-directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT)


Eclairages sur le syndicalisme, en vue de la conférence du 27 juin, 19h00, à la Fondation MRA

Interview de Christian Lévesque et Gregor Murray, professeurs d’université et chercheurs  spécialisés dans le domaine de la mondialisation et du travail.
Ces deux universitaires québécois animeront la conférence du 27/6.

Le syndicalisme est souvent défini comme la défense des intérêts communs des salariés et la conquête de droits collectifs nouveaux par ces derniers. Pouvez-vous nous présenter d'autres éléments caractéristiques du syndicalisme ?

 Le syndicalisme part de l'affirmation de l'importance de la dignité au travail pour tous et des actions à la recherche d'une telle dignité. Qu'il s'agisse du traitement arbitraire de la part d'un superviseur ou des décisions douteuses d'une direction d'entreprise qui ne tient nullement compte du point de vue des salariés, les syndicats cherchent au quotidien à civiliser les milieux de travail. Mais il est évident que ce travail syndical local ne peut suffire. Pour atteindre une efficacité minimale dans la défense des travailleurs, il faut agir sur d'autres plans (industrie, communauté, région, branche, société) et sur des thèmes qui dépassent le cadre du milieu de travail. C'est pour cela que le syndicalisme est appelé à mettre de l'avant une vision du type de société que nous voulons habiter. Mais une telle vision, surtout dans des périodes turbulentes comme celle que nous vivons, n'est plus acquise. Il faut la débattre - entre travail-leurs de différentes branches, entre les plus et les moins qualifiés, entre hommes et femmes, entre les différentes générations, entre travailleurs de souche et travail-leurs migrants…  Plus que jamais, le syndicalisme est aussi une école pour la démocratie!

La mondialisation est synonyme de la flexibilisation du cadre réglementaire et de la délocalisation. Paradoxalement, dans certains établissements, les propositions patronales de compétitivité accrue en vue d'assurer la sécurité d'emploi peuvent paraître plus mobilisatrices que les projets syndicaux, le plus souvent de nature défensive... Que doivent faire les syndicats pour pouvoir atteindre leurs objectifs compte tenu de ce contexte ?
Le premier geste est de partir d'une proximité absolue aux salariés, de s'assurer que les positions syndicales trouvent leurs assises dans les milieux de travail et non dans une résolution ou dans une  décision d'une instance syndicale qu'ignorent les salariés.
Un deuxième geste est de développer la capacité d'analyse et la possibilité d'être proactif (de prendre les devants) L'ironie du contexte actuel est que les propositions patronales sont le plus souvent incertaines, voire même incohérentes, tellement les incertitudes sont grandes. Encore plus, les directions locales sont souvent éloignées des sièges sociaux et ont besoin de partenaires locaux pour mieux mettre en valeur leur situation locale. Dans de telles circonstances, un syndicat bien informé et proactif peut jouer un rôle important.
Le troisième geste est d'investir dans des outils collectifs de la société qui peuvent ouvrir la gamme de possibilités. Il s'agit de fonds d'investissement, de consultants syndicaux qui voient les façons d'améliorer l'organisation du travail sans sacrifier la santé et la dignité au travail, des mécanismes de formation professionnelle, et tant d'autres outils faits sur mesure pour chaque région ou pour chaque pays qui peuvent être mobilisés avant même que les possibilités de restructuration sévissent.
Le quatrième geste est de renforcer des liens avec les syndicats dans les mêmes entreprises qui subissent le même sort. Il s'agit de renforcer des échanges et de tempérer l'ardeur de surenchère concurrentielle sans porter attention aux valeurs communes des citoyens, qu'ils habitent dans un autre pays industrialisé ou dans un pays en voie d'industrialisation.
Enfin, par ces différents gestes, le syndicat devient symbole de proposition, de l'émergence de visions alternatives et, en fin de compte, porteur de projets nouveaux.  

Pour les syndicats dans les milieux de travail exposés à l'économie internationale, il semble que le poids du nombre (avoir un grand nombre d'adhérents) ne soit plus suffisant pour assurer au syndicat une voix lors de la discussion du changement... Quels sont les autres paramètres à considérer ?
Vous avez là un excellent constat. Trop souvent, les syndicats dans les établissements exposés à l'économie internationale avec un grand nombre d'adhérents avaient un peu tendance à se reposer sur leurs lauriers. Ils se sentaient invulnérables et les salariés eux-mêmes considéraient le syndicat comme une boîte de services ou une sorte d’entreprise d'assurance.
En règle générale, qu'il s'agisse d'obligations législatives ou de négociations détaillées de changements de l'organisation du travail, les directions ont toujours besoin du syndicat. La question alors est de savoir si la direction syndicale dans de tels établissements se replie sur soi dans un langage d'opposition qui n'a pas trop de force - ni auprès de la direction, ni auprès des salariés - ou si la direction syndicale s'intègre totalement à la direction pour en devenir le bras droit ou, encore, si la direction syndicale s'abstient car le risque politique de se prononcer est trop grand pour une direction syndicale, proche de la retraite et souhaitant une gestion tranquille.  Manifestement, la direction syndicale doit prendre les devants. Pour cela il faut que l'appareil local se renouvelle, se fonde dans les discussions approfondies avec ses adhérents, renforce sa présence sur le terrain, sache mobiliser les ressources et l'expertise externe et, de cette manière, devienne l'interlocuteur incontournable de tout projet de changement.

De façon générale, quels sont les différents éléments déterminant le pouvoir d'un syndicat ?
Vous avez bien compris, sans nier la force des changements dans le monde qui nous entoure, nous sommes de l'avis que les organisations syndicales ont des outils à leur disposition et que jamais ces outils - qui sont pour nous des ressources - n'ont été si importants. Nous avons étudié des milliers d'organisations syndicales - surtout dans les milieux de travail - et il est évident que là où les syndicats savent miser sur leurs ressources, ils disposent d'un meilleur pouvoir syndical. Pour prendre une métaphore simple, nous disons parfois que ces ressources sont le cerveau, le cœur et les poumons.
Le cerveau a trait à la stratégie et à la capacité de mettre de l'avant une vision de l'action syndicale. Un syndicat qui n'arrive pas à porter des projets est généralement démuni.
Le cœur du syndicalisme est la démocratie. Il ne s'agit pas ici de grands préceptes un peu vague mais l'investissement sur le terrain, auprès des gens pour qu'ils s'expriment et qu'ils soient éduqués pour s'exprimer. C'est par le dialogue démocratique que les valeurs communes émergent et c'est souvent la faiblesse de la démocratie qui nuit au pouvoir du syndicat. Soyons clairs, la démocratie n'est jamais simple et il faut multiplier les moyens de l'expérimenter dans les milieux de travail mais c'est le seul antidote aux tendances individualistes si souvent associées à l'affaiblissement syndical.
Enfin, les poumons nous apportent de l'oxygène et c'est justement le rôle des alliances et des solidarités externes, qu'il s'agisse des liens avec d'autres groupements syndicaux dans la même entreprise dans une autre communauté ou une autre partie du monde ou des groupes communautaires dans votre propre localité. Il s'agit aussi de l'expertise que le syndicat peut chercher auprès de son propre appareil comme au sein de sa communauté. La mondialisation fait en sorte que le syndicat ne peut plus être auto-suffisant et doit constituer son pouvoir en lien avec d'autres.
Le pouvoir syndical consiste ainsi en trois piliers et ces piliers sont des outils que tout syndicat peut renforcer. Bien sûr, il n'y a jamais de garantie à 100% que ces piliers soient suffisants en toute circonstance mais nous puisons sur des milliers de cas pour dire que là où les organisations syndicales investissent dans ces ressources à tous les niveaux il y a généralement des résultats plus intéressants sur le plan syndical.

Enfin, de nombreuses conclusions de votre étude peuvent aussi servir à renforcer l'avenir de différents mouvements sociaux (tels qu'on peut en trouver en Iparralde (au Pays Basque Nord)). Pourriez-vous nous en présenter quelques uns ?
Nous ne cherchons pas à vendre des recettes magiques - nous laisserons cela à Harry Potter! Nous voulons simplement partager des expériences que nous avons le privilège d'observer dans de multiples pays.
Là où les organisations syndicales renforcent leur mécanismes démocratiques et leur capacité d'engager les échanges avec leurs adhérents et d'autres salariés, ils sont plus susceptibles de faire émerger des identités syndicales renouvelées et renforcées.
Là où les syndicats ont plus de liens avec la communauté et d'autres groupements, comme les travail-leurs immigrants, les jeunes, les gais et les lesbiennes et bien d'autres, ils arrivent à mieux exprimer la volonté de leurs propres communautés. Ironie du sort, ils vont même découvrir que par ces autres groupements ils vont joindre leurs propres adhérents.
Là où les syndicats investissent par les programmes d'éducation dans les capacités stratégiques de la base, leurs propres politiques vont mieux refléter les conditions vécues sur le terrain.
Et c'est justement par la mobilisation de ces ressources et l'expérimentation avec de nouveaux outils, que les syndicats se font entendre et deviennent partenaires plutôt que passagers dans les projets de changements. 

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