Vers un post-capitalisme civilisé

Publié le par Alda

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Genevieve Azam, économiste et co-presidente du Conseil Scientifique d’Attac


Du capitalisme et de la crise  écologique et sociale qu’il engendre,
à l’alternative de la relocalisation et de la reconversion qui se renforce

 

Geneviève Azam est économiste à l’Université Toulouse II, co-présidente du conseil scientifique d’Attac, chroniqueuse à Politis et auteur du livre «Le temps du monde fini, vers l’après capitalisme». A près d’une semaine de sa conférence à l’IUT Château Neuf de Bayonne du vendredi 8 octobre 20h30, elle répond aux questions d’Alda!

Pour mieux comprendre la crisedu capitalisme ou l’après capitalisme, commençons par définir le capitalisme...
Le capitalisme est généralement présenté comme un système dans lequel la propriété de tout ce qui est nécessaire pour produire et échanger est privé !
Ce système est fondé sur la concurrence : plus il  y a de concurrence et plus il est censé assurer  le bien être de la population ! C’est aussi l’idée que tout est mieux géré avec la propriété privée. La recherche du profit est le moteur du capitalisme. Pour assurer cette appropriation, le capitalisme repose depuis sa naissance, sur l'expropriation des biens communs, sur la captation des ressources naturelles, sociales et du travail.
Actuellement le capitalisme accélère la privatisation des biens communs (non privés, gérés par des communautés ou des États) qui sont :
4Soit sociaux, système de retraite, protection sociale, etc. conquis par des luttes ou encore  savoirs et connaissance, culture, œuvres collectives..
4Soit naturels : eau, semence, sol, forêts, bio-diversité, atmosphère…
Enfin, le capitalisme est fondé sur  une expansion infinie, sur une accumulation de richesses et de profits sans fin ! La globalisation économique et financière, caractéristique du capitalisme néolibéral, a étendu ce système à la planète.
Or, poser l’idée de l’accumulation infinie de richesse et de profits dans un monde dans lequel les ressources sont finies, ce n’est tout simplement pas possible, ou ce n'est possible qu'au prix d'inégalités insupportables et de conflits et guerres pour les ressources. L’appropriation privée de ce qui est commun engendre des inégalités sociales et conduit à des déséqulibres écologiques qui touchent les populations les plus fragiles, au Sud et au Nord.
 
Le bien commun doit être relié à l’intérêt général…
Parler de propriété commune ce n’est pas parler  forcément de propriété étatique ou publique… La notion de propriété économique, publique ou privée, qui donne le droit exclusif de disposer des biens et n'engage aucune responsabilité de conservation ou de restitution, est à discuter.  Elle peut  signifier une forme d’appropriation par des propriétaires privés ou par une caste ou une classe dirigeante, qui l'utilise à son profit et dépossède les citoyens de tout contrôle sur les choix économiques.
Il faut distinguer la propriété «appropriation» et la  propriété «usage» ! La propriété d’Etat ne signifie pas la restitution sociale en fonction de l’intérêt général de la société et de la préservation des équilibres écologiques!
On peut prendre l’exemple d’EDF en France qui même étant propriété d’Etat a considéré que la production d’énergie était son choix, sa propriété dépouillant la société de choix énergétiques autres pouvant être effectués en particulier sur le nucléaire…

Selon le discours dominant, "penser au post-capitalisme"...
c'est utopique... Selon vous, l’utopie, c’est de croire que le système actuel pourra durer longtemps...
On peut considérer de façon négative l’utopie comme étant  «ce qui ne peut être réalisé».
Dans ce cas, c’est une utopie que de penser qu’on peut exploiter à l'infini le travail et les éléments naturels pour alimenter le processus de croissance infinie. La domination et l'exploitation des humains et celles de la nature vont de pair. La poursuite de la croissance généralisée ne pourra avoir lieu qu'avec une intensification de l'exploitation du travail et des ressources, elle ne peut concerner qu'une part de l'humanité, celle qui aura la puissance pour imposer un modèle qui n'est pas universalisable, du fait notamment des contraintes écologiques.
Le dérèglement climatique d’origine humaine (lié à certains modes de production et de consommation engendrant un dérèglement de la biosphère) est attesté par la communauté scientifique et a déjà des conséquences sociales et politiques. Penser que le mode de vie occidental ou européen moyen peut s’exporter au reste de la planète… c’est utopique.  C'est pourquoi, ce modèle qui est celui des pays industriels doit être transformé prioritairement dans ces pays. Nous avons sans attendre à mettre en œuvre une grande bifurcation pour que le post-capitalisme ne soit pas le règne du chaos social et des guerres et pour que d'autres mondes soient possibles. De nombreuses luttes expriment déjà cette nécessité, nous avons à les rendre visibles et les agrandir.   Nous devons montrer que nous bifurquons vers un autre type de développement pour que ceux qui n’ont pas accès à l’eau et aux sources d’énergie puissent accéder à ces biens communs. Nous devons aussi prendre en compte les critiques de ce modèle qui viennent des pays du Sud et qui s'incarnent dans des luttes contre la spoliation des ressources par les grands groupes multinationaux.
Croire qu’on peut aller de l’avant avec le mode de vie occidental c’est abandonner toutes les valeurs caractéristiques «de la propre modernité occidentale» : la justice, l’égalité, etc. C’est garder un modèle pour 20% de la population qui consomme déjà 80% des ressources ! Or les 80% d’habitants de la planète ont les mêmes droits que nous ! Ce sont nos «droit arrogés» qui ne sont pas légitimes. En effet, exploiter la Terre dans tous ces confins via la force… c’est s’arroger de faux droits !
 
La résistance s’intensifie…
* Copenhague une représentante bolivienne mentionnait que «nous ne voulons pas ressembler aux américains et européens non parce qu’on ne les aime pas… mais parce que leur mode de vie est insoutenable» !
Notre modèle de développement intenable est de plus en plus critiqué !
Un peu partout à travers le monde la résistance à la prédation des ressources et à l’extractivisme forcené s’organise :
*Areva au Niger est un cas type : les nigérians n’en tirent pas de profit, la pollution sur place touche les travailleurs et la population…, les conflits pour la ressource s'intensifient, et tout cela pour une énergie mortifère…
*Le Canada exploite des sables bitumineux pour en extraire du pétrole. C’est une catastrophe écologique et sociale qui soulève une mobilisation de plus en plus importante au Canada et au niveau international.
*La banque mondiale finance la construction de méga-centrales à charbon en Afrique du Sud.. Il y a une centaine d’associations y compris des syndicats qui se mobilisent contre ce projet.
Ces exemples minent la base de l’utopie capitaliste qui consiste à dire : «on pourra toujours aller de l’avant, avec la concurrence, l’innovation et le profit on aura toujours des solutions»… Ces révoltes grippent le système !

Pouvez-vous nous donner des alternatives concrètes qui permettent d'envisager l'après-capitalisme ?
Le mouvement des villes en transition est un bel exemple. Il y plus de 200 villes qui expérimentent des formules pour dès aujourd’hui vivre dans une société d’après pétrole et en prévision de la crise climatique. Le fait de savoir que des villes de 100 à 200 000 habitants sont impliquées est une bonne nouvelle car le pic pétrolier est, d'après de nombreux scientifiques et d'après des rapports de l'armée allemande ou du Pentagone, pour les 5/10 prochaines années.
La relocalisation d’activités par des coopératives de production et de consommation, par des associations,  par la promotion de circuits courts valorisant les liens entre producteurs et consommateurs  permettent de retrouver la vie démocratique : décider de ce qu’on veut consommer, produire et comment le faire, avec comme objectif la réduction des inégalités et la protection des écosystèmes et la sortie du Grand Marché, qui loin d'être égalisateur, creuse les inégalités et détruit la Terre. Ces expériences locales contiennent en même temps des voies globales pour une bifurcation : "le local c'est l'universel moins les murs" écrivait le poète portugais Miguel Torga.
D’autre part, nous voyons de plus en plus d’expériences de reconversion notamment aux États-Unis où plusieurs usines abandonnées sont reconverties en ferme d’agriculture urbaine et écologique. Leur but est de produire des aliments sains à proximité des villes et de manière quasi auto-suffisante, tout en créant des emplois.
 D’une façon générale le transport collectif devra être aussi l’élément central à l’avenir : le transport privé avec l'automobile deviendra un complément de ce dernier. Il faut donc dès maintenant, et avant qu'il ne soit trop tard, penser à la reconversion de l’industrie automobile. 

Quelle est le rôle et l'importance d'une journée mondiale comme le 10-10-10 ?
Cette journée permet de rappeler la situation dans laquelle nous sommes ! En effet, le capitalisme c’est l’accélération de l’information. Les choses sont sous le feu de l’actualité… mais passent et s’oublient très vite ! Le 10-10-10 permet de rappeler dans la perspective des négociations climatiques de Cancun qu’il  faut en plus de l’accord international un changement local (relocalisation et reconversion).
Le cadre international est indispensable mais ne peut se substituer à toutes les expériences et recherches au niveau local de diminution de la consommation d’énergie et d’émission de gaz à effet de serre ! En ce sens, l’initiative Alternatiba 10-10-10 à Bayonne est de première importance !
 

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