Les théories du complot contre la critique radicale

Publié le par Alda

Corcuff---31-01-2008C.jpg


Philippe Corcuff, maître de conférences a l’IEP de Lyon et membre du conseil scientifique d’Attac


Le vendredi 18 juin Philippe Corcuff, maître de conférences et membre du Conseil scientifique d’Attac, donnera une conférence au local de la Fondation Manu Robles-Arangiz  à Bayonne à 19h00, dans le cadre du programme de formation de Bizi! “«On nous cache tout, on nous dit rien» : a-t-on vraiment un esprit critique quand on croit aux complots?” en sera le titre. Des Attentats du 11 septembre, à la grippe A, en passant par le réchauffement climatique, le lobby  juif, la franc-maçonnerie, etc. ce sera une occasion de voir comment  et pourquoi la théorie du complot fonctionne...Voici les réponses de Philippes Corcuff aux questions d’Alda!

 

Alda! : Qu’est-ce qu’on entend par «théories du complot» ?
Philippe Corcuff :
C’est expliquer principalement l’histoire humaine par les manipulations cachées opérées par quelques individus puissants. C’est une vision fausse du cours du monde du point de vue des grandes pensées critiques, de Marx à Bourdieu. Pourquoi ? Car ces théories critiques mettent l’accent sur les structures sociales (comme la dynamique capitaliste, les rapports de classes, de genres, la domination culturelle, etc.) qui contrai-gnent les actions des individus, même les plus puissants. Alors que pour les théories du complot, ce sont les intentions de quelques individus qui apparaissent toutes-puissantes. Je vise bien ici des théories du complot, mais cela ne remet pas en cause l’existence (bien réelle) de «complots», de manipulations cachées, de «coups tordus», etc. dans l’histoire du monde. C’est l’hypothèse selon laquelle ils donneraient le la à cette histoire qui est en cause(1).
Il y a deux grands pôles dans les théories du complot.
Il y a les théories hard, les plus déraisonnables par rapport aux connaissances disponibles, qui peuvent être associées à des relents racistes, comme le négationnisme.
Et il y a des théories soft, plus raisonnables, comme les tonalités conspirationnistes qu’on trouve dans la critique des médias de Noam Chomsky. Ces formes soft demeurent toutefois erronées.
Par exemple, une sociologie critique comme celle de Bourdieu met en évidence que la domination médiatique est plus compliquée que «la propagande» et «la manipulation», même s’il y a une composante de propagande et de manipulation(2).

Alda! : Mais le doute vis-à-vis des vérités présentées comme officielles n’est-il pas légitime pour un esprit critique ?
Ph. C. :
C’est là où la critique philosophique des théories du complot peut prendre le relais de sa critique sociologique. Il y a un risque que tout approche raisonnée ne soit engloutie dans les théories du complot par un doute illimité, un doute qui devient un quasi-absolu religieux, dans une logique auto-dévorante. Et alors la paranoïa peut tendre à remplacer l’usage raisonnable de la raison critique. Un des personnages de Shutter Island, le roman noir de Dennis Lehane adapté par Martin Scorsese, pointe bien le problème : «Vous avez réussi à vous convaincre que vous étiez toujours marshal et qu’à ce titre vous étiez venu enquêter à Shutter Island. A cette occasion, vous avez découvert une vaste conspiration ; par conséquent, tout ce que nous pouvons dire ou faire pour vous prouver le contraire ne sert qu’à entretenir l’illusion du complot.». Il faudrait pouvoir opposer une perplexité raisonnée à une telle dérive paranoïaque.

Alda! : Les théories du complot ont-elles toujours existé ?
Ph. C. :
Non. Les théories du complot n’émergent vraiment qu’au XVIIIè siècle, quand la croyance religieuse commence à reculer, des puissances humaines occultes remplaçant alors l’action divine. C’est ainsi contre la Révolution française qu’apparaît le thème du «complot franc-maçon». Les théories du complot se développent ensuite au XIXè siècle : là «le complot juif» a la côte. Á partir de la révolution bolchévique de 1917, «le complot communiste» aura un grand succès jusqu’en 1989. Aujourd’hui, le «complot juif» s’est souvent transformé en «complot sioniste», l’anti-impérialisme peut se dégrader en «complot américain», le thème néo-conservateur du «choc des civilisations» a alimenté le créneau du «complot islamique», etc. La littérature d’espionnage et policière comme le cinéma et la télé contribuent à nourrir l’imaginaire conspirationniste : de James Bond à X-files et Da Vinci Code. Et internet est devenu un formidable amplificateur de rumeurs conspirationnistes : 11 septembre 2001, grippe A, réchauffement climatique, etc.

Alda! : Quelles sont les conséquences de la diffusion des théories conspirationnistes au niveau du militantisme ?
Ph. C. :
Tout d’abord, elles appauvrissent de manière manichéenne la critique sociale. Elles ne sont pas radicales, au sens étymologique de saisir les choses à la racine, mais superficielles. On manque ce qu’est le capitalisme, par exemple, si on a en tête James Bond. Il vaudrait mieux avoir à l’esprit la Matrice des Matrix ou Skynet des Terminators, qui pointent des machineries tyranniques qui échappent aux individus, y compris aux individus qui en profitent comme on l’a vu avec la récente crise financière.
Ensuite, elles peuvent laisser entendre qu’il vaut mieux rester devant son ordinateur pour s’informer des derniers complots à la mode plutôt que d’agir quotidiennement contre les structures sociales oppressives et essayer d’inventer des formes alternatives dès maintenant.

Alda! : Quelles sont les sources pour réagir ?
Ph. C. :
Il vaudrait mieux lire Marx et Bourdieu, et d’autres penseurs critiques, plutôt que d’être happé par ce qui brille sur internet.
Mais il y a aussi des sites anti-conspirationnistes à consulter, comme le site généraliste www.conspiracywatch.info ou le site sur le 11 septembre www.bastison.net ; d’ailleurs l’universitaire qui anime ce dernier site, le spécialiste de génie civil Jérôme Quirant, vient de sortir un petit livre pédagogique intéressant : 11 septembre et Théories du complot. Ou le conspirationnisme à l'épreuve de la science (Éditions book-e-book). Enfin, je signalerai l'excellent dossier du mensuel Alternative Libertaire dans son n°189 de novembre 2009 (http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?rubrique153).

 

 

(1) Voir P. Corcuff, «Le "complot" ou les mésaventures tragi-comiques de "la critique"», www.mediapart.fr/club/blog/philippe-corcuff/190609/le-complot-ou-les-mesaventures-tragi-comiques-de-la-critique.

(2) Voir P. Corcuff, «Chomsky et le "complot médiatique". Des simplifications de la critique sociale», www.mediapart.fr/club/blog/ philippe-corcuff/120609/chomsky-et-le-complot-mediatique-des-simplifications-actuelles-de-.

Publié dans Orotarik

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article