Le capitalisme à bout de souffle (Interview Michel Husson 1/2)

Publié le par Alda

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Michel Husson, économiste, membre de la Fondation Copernic et du Conseil Scientifique d’ATTAC


Pour en sortir, il faut rassembler tous les secteurs de la société
dont les conditions de vie sont mises à mal par les politiques capitalistes

 

L’économiste altermondialiste, Michel Husson, invité par  la Fondation MRA et Bizi!, donnera  le mardi 18 octobre à 20h30, une Conférence sur le thème "Leur crise, nos solutions”. 

Alda! publie la première partie de son  interview portant sur les limites du capitalismes et la sortie à mettre en place.  
 

 

Pour certains le capitalisme n'est que la propriété privée des moyens de production. Le combat à mener est plus contre le néo-libéralisme (“le laisser faire, laisser passer”) ou le productivisme (“la course au toujours plus déconnectée des besoins de la société”). Comment considérez-vous ces différents éléments?
Le capitalisme repose effectivement sur la propriété des moyens de production. Mais cette définition n’est pas seulement juridique : elle implique que les choix d’investissement sont faits par des entités privées - les entreprises - en fonction de critères qui ne sont pas la recherche du bien-être maximal pour l’ensemble de la société.
Le capitalisme doit répondre à des besoins, sinon il ne pourrait écouler ses marchandises produites, mais il faut que la satisfaction de ces besoins soit rentable.
Autrement dit, le capitalisme dépossède la société de la maîtrise sur ses priorités.
Cette appropriation privée donne ainsi aux capitalistes un très grand pouvoir sur la trajectoire de la société. Elle a pour corollaire la concurrence entre capitaux qui est à la base du dynamisme du capitalisme mais le conduit à une sorte de fuite en avant : pour se reproduire, le capital doit s’accumuler, et cela ne peut se faire qu’à la condition d’une croissance sans fin du volume de production. Des taux de croissance élevés sont la condition nécessaire au maintien d’une rentabilité élevée. Ces caractéristiques sont propres au capitalisme en général mais, dans sa forme néo-libérale que nous connaissons aujourd’hui, il les pousse à l’extrême et creuse l’écart entre les besoins sociaux et leur acceptabilité par le système.

Le capitalisme semble donc incompatible avec la justice sociale et la prise en compte des limites de la planète…
En effet, à titre d’illustration prenons le cas des médicaments contre le Sida.
Du point de vue de l’industrie pharmaceutique, les dépenses de recherche engagées sont un capital qu’il faut rentabiliser. Comme le coût de production des molécules est ensuite relativement faible, il faut donc protéger par des brevets leur statut de marchandises, et les vendre à un prix qui assure la rentabilité du capital engagé. En revanche, l’efficacité sociale - visant à maximiser cette fois le nombre de personnes soignées - conduit à une autre logique économique : les dépenses de recherche sont financées sur fonds publics, et les médicaments sont distribués selon des tarifs adaptés au pouvoir d’achat des personnes concernées, y compris gratuitement. Le même raisonnement vaut dans de très nombreux domaines, comme la santé, le logement, l’agriculture. De manière générale, la marchandisation (privatisations, ouverture à la concurrence, etc.) autrement dit la soumission à la logique du profit, s’accompagne de l’éviction des personnes dépourvues de pouvoir d’achat suffisant et des producteurs incapables de s’adapter aux normes de rentabilité.
Il en va de même pour les enjeux environnementaux. Pour atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, il faut combiner le développement des énergies propres, et un changement dans la nature et l’ampleur de la croissance.
Dans les deux cas, cela implique une moindre rentabilité, incompatible avec le capitalisme. Concevoir des biens de consommation durables est par exemple contradictoire avec le besoin d’une rotation du capital aussi élevée que possible. Une bonne partie des problèmes de l’humanité seraient résolue si le capitalisme acceptait de fonctionner avec une moindre rentabilité : mais c’est lui demander quelque chose qui va à l’encontre de sa nature profonde.

Comment peut-on sortir du capitalisme, bref supplanter le système actuel ?
Il faut construire une large alliance, sur une base radicale. Même si c’est plus facile à dire qu’à faire, l’important est de comprendre à la fois la nécessité d’une telle orientation, et les obstacles auxquelles elles peuvent se heurter. Le modèle néo-libéral est en crise mais les dominants n’ont pas de solution de rechange que le retour à tout prix au business as usual. Et revenir à un capitalisme régulé, semblable à celui de la période précédente, dite des « Trente glorieuses » est hors de portée.
Il n’y a donc pas de possibilité d’infléchir graduellement le cours du capitalisme, parce que c’est un système qui a une cohérence certes instable, mais que l’on ne peut modifier par petites touches. La moindre revendication progressiste remet presque immédiatement en cause des intérêts sociaux puissants qui n’ont aucune raison d’abandonner leurs privilèges. En deçà d’un degré de radicalisme élevé, il n’y a aucune chance de faire bouger les lignes. C’est d’ailleurs pourquoi les partis de type social-démocrate en Europe (ou aussi aux Etats-Unis avec Obama) ne sont pas porteurs d’une réelle alternative.
Pour atteindre le degré requis de radicalisme et modifier le rapport de forces, il faut donc une alliance large qui rassemble tous les secteurs de la société dont les conditions de vie sont mises à mal par les politiques capitalistes. Ils constituent une majorité, et c’est aujourd’hui le point faible du capitalisme : il a perdu toute légitimité sociale. Cela implique notamment de faire converger les projets et les luttes globales et locales, et de coordonner les résistances et les mobilisations, notamment au niveau européen.

Quelles seraient les grandes lignes d'une forme de vie post-capitaliste ?
Le projet d’une société post-capitaliste est contenu en creux dans toutes les aspirations sociales piétinées par le capitalisme et que l’on pourrait résumer par la common decency de Georges Orwell qui revient à affirmer un certain nombre de droits : droit à une existence décente, à un emploi décent, à un logement décent, à la santé, à l’éducation, et finalement à la dignité.
Un tel projet peut paraître utopique, mais il est pourtant tout-à-fait réalisable, en tout cas dans des sociétés opulentes comme celles d’Europe. Il ne s’agit donc pas d’économie, mais de la capacité des sociétés à reprendre le contrôle sur leur destinée, par la mise en place d’une véritable «démocratie sociale» qui se substitue à la dictature des marchés, ce qui passe par une remise en cause de la propriété privée des moyens de production. 
On ne peut non plus s’en remettre aux outils marchands (éco-taxes ou permis d’émission) pour faire face au changement climatique : une planification écologique est nécessaire.
Au fond, la plupart des problèmes de l’humanité pourraient être mieux traités si le capitalisme acceptait de fonctionner avec une moindre rentabilité et une plus grande égalité dans la répartition de richesses. Mais de telles exigences vont manifestement à l’encontre de sa logique profonde.


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